ALGÉRIE

TIMGAD

 

J’ai aimé avec passion cette terre où je suis né, j’y ai puisé tout ce que je suis, et je n’ai jamais séparé dans mon amitié aucun des hommes qui y vivent…

Albert CAMUS

Dans la stratosphère, les trainées blanches d’un jet s’étirent en direction du Hoggar. Dans un ciel uniformément bleu, un grand oiseau étend des ailes bordées de noir qui attirent mon regard. Une cigogne. Une cigogne en été en Afrique ? Elle n’a donc pas migré vers l’Alsace ou l’Europe du nord? Va-t-elle rejoindre ses amies que nous avons admiré dans le champ de blé couleur d’or, avant de nous arrêter à Biskra? Non, elle entame un vol circulaire, veillant, majestueuse, sur l’immense cité antique de Timgad dans les Aurès.

27 Juin 1981. Depuis le musée qui sert d’entrée au site de la cité, Leila, familière des lieux, nous guide vers un bâtiment aéré dont le sol semble meuble, uniquement constitué de sable. A l’aide de ses mains elle écarte énergiquement les grains de quartz pour faire apparaitre, ô merveille, des mosaïques finement pavées par un artiste romain. Cela fait mille huit cent ans qu’elles ont été conçues, sous le règne de l’empereur Trajan, et elles sont pratiquement intactes ! A un employé à la blouse bleue qui, étonné, la regarde faire, elle demande d’ôter une planche de bois du mur nord du bâtiment, découvrant une superbe tapisserie où Vénus, nue, pose devant l’océan, à l’abri d’un tulle tendu par deux assistants mâles également dénudés. L’employé s’empresse de la recouvrir car la loi musulmane n’autorise pas à révéler la nudité des femmes…

Leila est une femme hors du commun. Née à Jijel, elle est la fille d’un combattant du F.L.N. tué par l’armée française pendant la guerre d’Algérie. Elle ne manifeste aucun esprit de revanche. Au contraire, elle ouvre grandes les portes de la riche culture de son pays à tous les étrangers, et aux Français en particulier, dès qu’ils font l’effort de vouloir la connaître. Elle vient de soutenir une thèse en océanographie à l’Université des Sciences et Techniques Houari Boumediene, à Bab Ezzouar, près d’Alger. J’ai encadré ses travaux de recherche et nous sommes devenus amis. Aujourd’hui dans sa vaillante Renault Dauphine, parcourant les Haut Plateaux, après Bou Saada puis Biskra, impressionnés, nous sommes entrés dans les Aurès par le canyon de l’oued El-Abiod, surmonté d’un pont suspendu qui, du niveau inférieur, parait véritablement juché dans le ciel. Je réalise que ce cours d’eau, qui prend sa source à deux mille mètres d’altitude dans le nord-est près du Djebel Chélia, s’écoule en fait vers le sud-ouest, c’est-à-dire vers le Sahara… Les montagnes mythiques des Aurès me ramènent au film de René Vautier (« Avoir vingt ans dans les Aurès ») où, Robert, un jeune instituteur breton appelé au service militaire, se retrouve embrigadé dans un groupe de l’armée française pour faire la chasse aux « fellaghas ». Tous les hommes, sauf lui, cèdent progressivement à l'escalade de la violence.

Le site de Timgad (Thamugadi) est grandiose, dominé dans le sud-ouest par les deux colonnes ioniennes restantes du Capitole, et à l’ouest, par l’arc dit de Trajan, un arc de triomphe à trois baies, de douze mètres de haut, érigé en hommage à l’empereur qui ordonna à la Troisième légion Auguste, et à son légat Lucius Munatius Gallu, l’édification de cette cité qui se dresse superbement dans les Aurès. Empruntant les larges avenues pavées de la ville romaine nous parvenons aux gradins de pierre du théâtre disposé en arc de cercle. Sur sa partie nord a été assemblé un ensemble de sièges plus confortables, sans doute pour les personnalités invitées au prochain spectacle, au pied de hauts mats destinés à porter haut et fier les couleurs nationales. Le pavillon vert et blanc au croissant rouge entoure une étoile rouge à cinq branches, témoignant de la filiation islamique de cet immense pays du continent africain.

Il est coutume de qualifier Timgad de « Pompéi d’Afrique du nord » et je m’en étonne. Certes le mouvement de la plaque africaine est très actif, provoquant de nombreux séismes, parfois catastrophiques, en Algérie. Voici un an, un tremblement de terre de magnitude 7,2 dans l’échelle de Richter a fait plus de 2600 morts à El Asnam, dans l’ouest algérien. Mais il n’y a pas de volcans dans les Aurès, et le site de Timgad n’a jamais été recouvert de cendres.

Déambulant entre murs bas et colonnes élancées nous saluons au passage quelques rares visiteurs. Deux enfants, un jeune garçon et une petite fille, aux cheveux très noirs, jouent à cache-cache derrière les colonnes.

Nous parvenons sur le forum : vaste, il témoigne de la nombreuse population accueillie par l’antique Timgad (peut-être 15 000 habitants au IIIe siècle) :

Je demande :

-De quoi cette population vivait-elle?

 Leila me désigne une large coulée verte dans le sud de la cité :

-Comme tu l’as appris depuis que tu visites notre pays du nord au sud, l’eau est cruciale ici. Sans eau pas de vie. Tout autour de Timgad les terres irriguées sont traditionnellement dévolues à la culture du blé et aux plantations d’oliviers ; l’élevage est une aussi une activité de longue tradition. L’exploitation des massifs forestiers des Aurès devait apporter également quelques revenus.

-Au fait, pourquoi cette ancienne cité romaine est-elle en ruines ?

-C’est tout une histoire, déclare Leila.

Elle s’est campée sur une pierre au centre du forum. Danièle et moi nous nous accroupissons pour mieux apprécier les paroles d’une excellente conteuse.

Les deux enfants, que j’avais perdus de vue, réapparaissent vers le sud. Ils jouent cette fois à touche –touche derrière la maison de Sertius.

-Au IVe siècle la cité a été christianisée. Augustin d’Hippone, que vous appelez, que les catholiques appellent « Saint Augustin », est évêque d’Hippone. Hippone est dans le nord-est de Timgad, une ville-port, qui s’appelle aujourd’hui Annaba, à 100 km de la frontière tunisienne. Dans ses écrits, Augustin, qui vivait à cette époque, raconte que Timgad devint l’un des points forts du schisme donatiste (une histoire de validité des sacrements je crois) qui divisa la communauté chrétienne.

Leila, la musulmane, connait bien l’histoire des autres religions. Elle désigne les restes d’une église à la périphérie du site :

-Même après la conférence de Carthage de 411, l’évêque donatiste Gaudentiuso refuse de laisser la place à Faustinanus, le catholique, et s’enferme dans son église.

Elle poursuit :

-Avec une société chrétienne divisée, il a été facile aux Vandales, dont le royaume s’étend jusqu’en Afrique à partir de l’an 429, de prendre le pouvoir et c’est le début de la fin pour Timgad. Chassant les Vandales, les populations berbères, celles que vous appelez « les Maures », reprennent possession des Aurès en 484. Timgad est conquise. Les murailles sont rasées et les habitants déportés. Depuis cette époque la cité antique est en ruines.

Elle marque un temps de silence pour que nous puissions méditer sur les aléas de l’Histoire.

Nous relevant nous poursuivons la découverte de la cité. Mon regard, portant vers l’ouest, capte de nouveau les deux enfants, en train de tourner cette fois sur le parvis du temple du Génie de la Colonie. D’un discret battement d’ailes la cigogne s’est rapprochée.

-Mais ce n’est pas la fin de l’Histoire, reprend Leila. L’Afrique du nord est conquise par les Byzantins à partir de 533. Les généraux de Justinien vainquent les Maures et les Vandales. Le patrice Solomon, à la tête des Aurès est chargé de mener campagne. Il pille les récoltes de Timgad et de Lambèse (que nous avons visiter ensuite) avant de défaire définitivement Iabdaso, le chef des Maures.

Leila désigne vers le sud une construction qui domine le site :

-Pour renforcer ses lignes de défense Solomon fait construire à Timgad un fort byzantin dont il reste d’abondantes traces.

Méditant sur ce que Leila nous appris, nous empruntons le chemin de sortie. Il nous ramène aux petits thermes du nord.

J’y retrouve avec plaisir les deux enfants qui m’ont, à leur insu, aidé à prendre mes repères. Sans doute satisfaits de leur après-midi ils ont rejoint leurs parents et se tiennent par la main. A mon salut ils répondent par de grands sourires complices.

La cigogne a mis fin à son vol circulaire. Elle s’est posée. Dois-je conclure qu’elle veillait sur nous ?

Ainsi, la visite d’une cité antique nous a fait incidemment entrer dans l’Histoire tourmentée de la chrétienté en Afrique du nord comme au Moyen Orient. Je réalise qu’au cours des siècles, l’Algérie a été colonisée par vagues successives. Après la colonisation par les Ottomans au XVIIe siècle ce fut l’occupation française au XIXe siècle. Elle a donc pris fin en 1962 après une guerre aux tragiques épisodes. Je pense au tout premier, celui de la « Toussaint rouge » de 1954. Venant de Biskra, nous sommes passés par les gorges Tighanimine dans les Aurès, et fait halte sur les lieux mêmes où Guy et Janine Monnerot, jeunes instituteurs, arrivés depuis une semaine de métropole pour enseigner volontairement à Tifelfel, à moins de dix kilomètres de là, ont été exécutés par le F.L.N.. Eu égard au souvenir du père de Leila, je me suis bien sûr gardé d’exprimer ma pensée, car le sujet reste sensible.

Après de tels évènements, des liens durables peuvent-ils être renoués entre les peuples français et algériens, cette fois dans le respect mutuel de leurs personnalités et de leurs cultures ? Quoi qu’il en soit, en développant une coopération scientifique avec le Centre de Recherches Océanographiques et des Pêches d’Alger, et en cultivant des liens d’amitié avec des scientifiques algériens j’entends y apporter ma pierre.

Cette année 1981 François Mitterrand, élu à la présidence de la République Française, a pris ses fonctions en mai. Le même François Mitterrand, le 12 novembre 1954, Ministre de l’Intérieur du gouvernement Mendès-France, à la tribune de l'Assemblée nationale, alors que les premiers conflits de la guerre d'Algérie éclataient, ne déclarait-il pas : « La rébellion algérienne ne peut trouver qu'une forme terminale : la guerre. », puis « L'Algérie, c'est la France. ». Funeste erreur d’appréciation.

Quels liens la France présidée par François Mitterrand va-t-elle établir avec une Algérie indépendante, présidée par Chadli Bendjedid ?