ALGÉRIE

CHOTT ET HODNA

 

Pour toi ma mère, je veux tisser

Des mots pour te faire rêver…

Des bouquets pleins de couleurs…

Toi la lune

Dont la clarté inonde.

GROUPE Djurdjura. À ma mère

Sur le flanc aride de la colline, près de laquelle notre car vient de s’immobiliser, un olivier attire notre regard. Son tronc desséché, tordu, découpe la silhouette d’une vieille personne cassée par les ans et dont un bras se tend vers les cieux. Un végétal difforme, torturé par l’évolution climatique, qui semble implorer la pitié des dieux…

Jeudi 21 janvier 1982. A l’aide d’un marteau de géologue, bien protégée de la froidure par un manteau aux riches couleurs écossaises et d’un bonnet de laine verte, Fatiha, accroupie, tente de percer un sol de latérite. Ce sol, sévèrement desséché, forme de régulières et artistiques figures polygonales d’argile encroûtée de sels d’un blanc resplendissant sous le soleil qui finit par percer sous un ciel lourd de nuages noirs. Une dizaine d’étudiants, garçons et filles, entourent Fatiha, attentifs à ses commentaires.

Nous sommes sur le chott el Hodna, à plus de deux cent cinquante kilomètres dans le sud-est d’Alger. C’est un vaste lac de plus de mille kilomètres carrés, « endoréique » c’est à dire contenu dans une cuvette fermée (sans débouché donc sur l’océan), situé à quatre cent mètres d’altitude, au sud de la ville de M’Sila. Au passage, prenant la parole dans le car, Fatiha nous dit que dans la tradition locale cette ville était réputée pour ses exubérants vergers abondamment arrosés. Quand nous l’avons traversé, la sécheresse semblait s’être installée de longue date…

Se redressant Fatiha déclare :

-Le chott el Hodna est l’un des plus importants du Magreb.

Elle ajoute :

-En saison hivernale il est censé être plein d’eau...Mais, comme vous le voyez il reste un espace humide au centre mais c’est bien peu. En principe il est alimenté par une vingtaine de petits cours d’eau provenant de l'Atlas saharien au sud (Aurès) et de l'Atlas tellien au Nord (Chréa et Djurdjura).

Suivant Fatiha dans un tour d’horizon bordé au nord par les monts du Hodna et au sud par les monts du Zab, nous repérons les débouchés de ces cours d’eaux qui se signalent par quelques tranchées dans les sols de la cuvette oblongue d’un immense chott orienté est – ouest.

Leila s’interroge :

-Est-ce l’effet de la désertification qui s’est étendue au nord et au sud du Sahara depuis la dernière décennie?

Chacune, chacun y va de son commentaire, gardant en tête l’image de l’olivier desséché que nous avons observé peu avant l’arrivée au chott…

 Nous avons quitté Alger tôt ce matin, pour une sortie de travaux pratiques d’écologie terrestre sur une zone réputée lacustre, sous la direction de Fatiha et Leila. Le car est passé par Bouira. Au pied des monts du Djurdjura, dont les sommets s’étaient débarrassés de leur voile immaculé, mon esprit s’est soudain enchanté par des œuvres musicales que j’apprécie tout particulièrement, celles du groupe instrumental et vocal éponyme de femmes kabyles qui portent fièrement les vêtements traditionnels berbères.

A la fin de l’expédition, Fatiha nous guide à travers les dunes ocres qui bordent le chott où poussent, tenaces, quelques îlots de plantes herbacées et en particulier des touffes d’alpha aux longues tiges munies d’une gaine foliaire dont les oreillettes oscillent sous l’effet du vent qui s’est levé. Nous marchons vers le car jaune aux fenêtres bordées de blanc qui, au loin, resplendit sous un rayon de soleil perçant par une faille d’épais nuages dont la teinte est presque aubergine tellement elle est dense. Nul être humain à la ronde, aussi le chauffeur, qui s’était assoupi pendant les longues heures où nous avons crapahuté sur le terrain, accueille notre retour par un large sourire.

Ce soir nous logeons au collège d’enseignement moyen de M’Sila. Dans le dortoir les conditions sont spartiates. Mais nos hôtes nous ont doté, Jacques, un autre enseignant de Brest, et moi, de couvertures supplémentaires…

Le lendemain la douche est froide mais cela réveille et met en forme.

Cette fois la promesse des lourds nuages noirs a été tenue : c’est sous une pluie abondante que nous rejoignons le car stationné dans la cour du collège. Dans ce pays l’eau est une véritable bénédiction. La nature, qui en était avide, nous le fait immédiatement savoir : de part et d’autre de notre route, les dunes, quasi désertiques hier, reverdissent déjà.

Cap au sud nous traversons Bou Saada pour aller constater l’effet des précipitations sur le moulin Ferrero. Célèbre car, bâti au pied d’une falaise, il constitue un lieu de tournage unique pour l’industrie cinématographique. Installé en 1867, ce moulin, aujourd’hui en désuétude, a été longtemps en service car, alimentée par une cascade, la minoterie tirait sa force motrice de l’énergie hydraulique. Avec les précipitations de la nuit et de la matinée, l’eau de l’oued s’écoule rapidement entre deux falaises, avant de s’évacuer à larges flots pour fertiliser le bassin versant en aval. Mon regard s’égare tout au loin vers l’horizon, délimité par les courbes douces des monts de l’Ouled Naïl et cela me remémore l’aventure vécue il y a un plus d’un an au M Z’ab…

Deux jours plus tard je prends l’avion pour la France. Le Boeing 747 survole la baie d’Alger. Au large, de nombreux navires, cargos et porte-conteneurs, attendent leur tour pour entrer et décharger au port.

A l’est de la conurbation, dans les eaux bleues de la Méditerranée, l’oued El Harrach en crue décharge ses eaux limoneuses sous forme d’une plume sombre de matières en suspension qui s’étend sur plusieurs kilomètres carrés, témoignant de l’abondance des précipitations qui sont tombées sur le Maghreb. L’espoir renaît…