ALGÉRIE

APPEL DU MUEZZIN

 

La grandeur n’est pas dans les édifices de pierre,

mais dans les bâtisseurs.

Abdelhamid BENHEDOUGA. Blessure de la mémoire

J’ai perdu deux villes, de jolies villes. Et, plus vastes,

des royaumes que j’avais, deux rivières, tout un pays.

Alice ZENITER, L’art de perdre

Au pied des trois grandioses palmes de béton qui convergent vers le ciel à la gloire des martyrs de la guerre, sur la vaste esplanade qui surplombe l’amphithéâtre de la ville et la Méditerranée, l’appel du muezzin retentit…

Vingt-six avril 2006. Il est seize heures. Me voici de retour à Alger. Dix-huit années ont passé depuis mon dernier séjour. Les toits de tuiles, les terrasses et les balcons se sont couverts de paraboles permettant de capter la chaîne de télévision qatarie Al-Jazira, qui émet en langue arabe. En taux d’écoute elle supplante désormais largement les médias occidentaux. C’est en tout cas un symbole fort des changements intervenus dans le bassin méditerranéen depuis la fin du vingtième siècle. « Celui qui contrôle les médias contrôle les esprits », déclare Jim Morrison, chanteur des Doors…

Les méandres de la rue qui conduit au port s’égayent de carrelages muraux représentant des paysages sahariens, dont un de Ghardaïa... L’appel du sud est pour moi toujours aussi pressant. Je regrette, en des temps encore trop peu stabilisés, de ne pouvoir y répondre…

Comme dans les années 80 le port est encombré de cargos et les grues s’agitent sur les quais. Trait d’union entre deux mondes, un ferry en partance vers la France ou vers l’Espagne, pousse ses feux. Sa fumée dispersée par le vent obscurcit par intermittence la jetée qui renvoie une blancheur immaculée vers l’azur.

Je suis remonté à mon hôtel par une étroite ruelle. La pente est rude mais la fraîcheur des escaliers ombragés rend l’ascension plus facile. Une scène de mes rencontres algériennes antérieures me revient brusquement en mémoire. C’était en Kabylie en juin 1981. La Renault

Dauphine de mes hôtes, trop poussive ou trop chargée, ne nous permet pas d’aller tout là-haut, jusqu’au piton où est accroché le village. Nous devons faire le reste du chemin à pied.

Au fur et à mesure de notre avancée, des échoppes d’artisans qui bordent la route fusent les commentaires des femmes, traduits en direct par Fatiha.

Les unes susurrent, m’apercevant sans doute en premier :

-Ce sont des étrangers !

Puis d’autres, avec un brin de crainte dans la voix, après avoir repéré Omar, de haute stature, de belle prestance et cravaté :

-Non… ce sont des envoyés du Gouvernement !

Enfin, rassurées par la présence de deux femmes dans notre groupe… et surtout d’une qui leur ressemble :

-Mais non ce sont des Algériens !

-Une des femmes doit être une Kabyle !

Dans un large sourire Fatiha s’adresse alors à elles, dans leur langue, dans sa langue, et c’est une véritable explosion de rires et d’exclamations ! Comme une volée de moineaux les femmes, les enfants puis les hommes nous entourent et nous entraînent tout en haut du village, pour nous offrir de quoi nous rafraîchir…

Dix-neuf heures. Dans la douceur d’un soir de printemps j’arpente le pont - hélicoptère de la Jeanne d’Arc avec des amis algériens. J’admire l’étagement des maisons de la Casbah en arrière-plan. Le bâtiment de l’Ecole d’Application des Officiers de la Marine Française fait escale dans le port militaire d’El Djaza’ir. Un vaisseau militaire français en Algérie ? Inimaginable il a seulement deux décennies, tant la sensibilité à l’histoire de la colonisation est encore, pour les deux peuples de part et d’autre de la Méditerranée, véritablement, à fleur de peau. En cet avril 2006 je fais partie d’une mission économique et scientifique envoyée par la ville de Brest et qui est reçue à bord de la Jeanne.

Je reprends contact avec un pays en train de se relever du chaos. Sa démographie est galopante avec 33 millions d’habitants (soit 15 millions d’habitants de plus en 20 ans !) et les nouvelles universités s’y construisent par dizaines dans des chantiers confiés à des entreprises …chinoises. A l’échelle de l’Afrique, en raison des revenus des exploitations pétrolières et gazières, c’est un pays fortuné, mais par rapport aux années 80, les disparités entre riches et pauvres se sont considérablement accrues. L’accueil des autorités civiles et universitaires est particulièrement chaleureux. A Bab Ezzouar j’ai retrouvé avec plaisir des membres de l’Université des Sciences et Techniques Houari Boumediene que j’ai contribué à former.

Les retrouvailles avec Leila (nous avons maintenu des contacts épistolaires) sont émouvantes. C’est comme si nous nous étions quittés hier. Le test de la vraie amitié est celui de l’absence.... Nous échangeons sur les changements majeurs intervenus dans son pays et sur la présence oppressante d’un islam radical qui dicte de plus en plus les comportements sociaux et le vestimentaire quotidien (dans les rues d’Alger il n’est plus rare de rencontrer des femmes totalement voilées et des hommes portant le pantalon afghan). Leila a maintenu ses

contacts avec une communauté de religieuses catholiques dont, voici quelques années, plusieurs ont, pendant la guerre civile, été exécutées par des islamistes radicaux. Au-delà de l’animation de groupes d’échanges réunissant des pratiquants des religions monothéistes ancrées en Algérie, cette communauté sert également de relais pour le développement d’un commerce équitable avec les artisans du grand Sud, permettant aux femmes sahariennes de récolter quelque revenu.

Dans cette étape de la longue histoire tourmentée de ce pays du Maghreb toujours en train de se construire, où toute forme d’opposition au pouvoir se voit tout simplement nier le droit d’exister, l’expression libre des opinions reste décidément un objectif à atteindre…