Trois gorges

Eclats des fleurs dans la forêt.

Eclairs des poissons dans le torrent.

Sur la rive, jeter sa ligne :

Bonheur de prendre, de ne rien prendre.

(POEME DE WANG PIN-CHAO, d’après JEAN ESPONDE. LE BARRAGE DES TROIS GORGES)

A bord du « Victoria 3 », accoudé au bordé près de la proue, ma place favorite, je regarde avec fascination les ondes engendrées par la course des navires à la surface du fleuve. J’apprécie décidément de naviguer même si je ne bénéficie pas ici des larges horizons de mes campagnes sur tous les océans du monde1… Cette fois je suis le fil du Yang-Tsé-Kiang dit « Yang Tsé » ou Yangtzé (ou Yangzi Jiang, ou Chang Yang). A la différence du Nil, sur le cours égyptien duquel j’ai navigué deux ans plus tôt, l’écoulement du fleuve chinois est contraint par de hautes falaises au pied de montagnes élevées. J’interroge Michèle, notre guide, sur le nom des pics calcaires qui dominent le fleuve dans la longue gorge de Wu. Ici, ni « mont blanc », ni « montagnes noires », ni « pic des aiguilles ». Pas d’appellations reliées à la morphologie ou à l’aspect, mais partout des références à la mythologie ou à des animaux mythiques, témoins de leur importance dans la culture traditionnelle chinoise. Les Chinois verraient-il des dieux partout dans la Nature ? seraient-ils panthéistes voire quelque peu spinozistes ? Mais je ne vais pas engager ici un débat philosophique sur la place de Dieu dans la Nature, car l’heure est au repérage des traits saillants d’un paysage mobile au fil de l’eau:

-Voici le pic de la Déesse, dit Michèle.

-Et plus loin, le pic du Phénix volant.

-Là celui du Dragon grimpeur.

-Ici, celui des Grues assemblées.

Magique. Par une simple évocation, voici la nature transformée. Dans la lumière déclinante qui fait émerger les hauts sommets du royaume des ombres, mon imagination dessine un légendaire phénix renaissant de ses cendres, poursuivi par un dragon alpiniste, le tout sous l’œil inquisiteur de grues cendrées propulsées tout en haut des nues par des courants ascendants…

Le mythique « Fleuve Bleu ». C’était l’axe principal de pénétration en Chine méridionale depuis Shanghai. Il a représenté un enjeu économique et stratégique majeur pour les puissances dites « occidentales » d’Europe et d’Amérique qui ont manifesté leurs ambitions colonisatrices aux dépens de l’Empire du Milieu, en particulier au cours du XIXe et du XXe siècles. A cette expansion « occidentale » est également associée la volonté de développer le christianisme. En fait, celui-ci était déjà implanté en Chine, et de longue date. En 2011, j’ai découvert au musée de Xi’an, la cité des « guerriers d’argile », une stèle dédiée aux chrétiens nestoriens. Ceux-ci s’inspiraient du patriarche de Constantinople Nestorius (381-451), pour lequel deux personnes, divine et humaine, coexistent en Jésus-Christ. Introduit en Chine en 635 par la « route de la soie », le nestorianisme s’y est maintenu jusqu’au IXe siècle. On connait également le rôle majeur des jésuites en Chine du XVIe au XVIIIe siècle puis leur réimplantation à partir de 1841. A partir de 1923 et pendant presque vingt ans, le célèbre penseur jésuite Teilhard de Chardin, qui fut d’abord paléontologue et géologue, parcourut campagnes et déserts de la Chine et de la Mongolie, à la recherche de vestiges des premiers hommes. Son essai de vie intérieure, « Le Milieu Divin », fut élaboré dans le désert de Gobi, espace particulièrement propice à la solitude. Parallèlement, à partir de 1925, le cardinal catholique Constantini engagea une politique d’indigénisation du clergé qui, paradoxalement, sera perçue comme une menace par le protectorat catholique de la France en Chine.

A l’époque, pour imposer leur colonisation, les nations « occidentales » pratiquent la « diplomatie de la canonnière », n’hésitant pas à bombarder des villes chinoises en représailles aux agressions de leurs nationaux. Ainsi, la ville de Wanxian (Sichuan) fut la cible des canonnières anglaises le 5 septembre 1927, une action barbare qui tua des centaines de civils innocents.

Dans « La canonnière du Yang-Tsé », adaptation cinématographique du roman éponyme de Richard McKenna, l’équipage du vieux vaisseau « San Pablo » des Etats-Unis d’Amérique remonte le fleuve en 1926 pour porter secours à des missionnaires assiégés par les révolutionnaires, tout en s'efforçant de rester neutre dans le conflit qui oppose l'armée nationaliste aux communistes. Le film, qui met en scène Steve McQueen, héros romantique s’il en est, sort en 1966. Pour les étudiants des campus américains, au sein desquels la révolte gronde, ce film, accusé de justifier l’intervention américaine au Vietnam, est très mal accueilli.

De 1936 à 1938 le lieutenant de vaisseau Maurice Fournet, commandant de la canonnière « Balny » remonte le cours du Yang-Tsé-Kiang jusqu'au poste français de Tchong-King (Chongqing), remontée qui comporte le franchissement de frissonnants rapides. Hervé Barbier raconte l’histoire de ces « canonnières » françaises2, une flottille de trois ou quatre « caisses à savon », mal adaptées à des missions mal définies, qui entendent défendre, grâce au talent de leurs équipages, le pavillon français entre Yichang (Hubei) et Suifou (actuellement Yibin au Sichuan). Ceci les conduit, le cas échéant, à apporter aide et secours à des vapeurs en réalité chinois mais qui, se dissimulant sous les couleurs françaises, se livrent au trafic d’armes ou à celui de l’opium. L’ouvrage de Barbier évoque la vie de ces marins du bout du monde ainsi que leurs rencontres avec des missionnaires bretons, savourant ensemble le plaisir de parler leur langue et cultivant la nostalgie de leur Bretagne natale.

La remontée du fleuve de Shanghai à Chongqing n’est plus possible aujourd’hui du fait de la construction du gigantesque « barrage des trois gorges ». Qu’importe, nous avons donc descendu le Fleuve Bleu de Chongqing jusqu’au barrage…

Le « Victoria 3 », paquebot à cinq ponts à la coque sombre soulignée de tirets blancs, d’une cinquantaine de mètres de long, au pavois tout illuminé, quitte Chongqing (« la ville-montagne », dans le Sichuan) dans la nuit du 22 avril 2011, débordant de l’embarcadère amarré au confluent de la rivière Jialing et du fleuve Yangtze.

Le lendemain, navigant dans la brume qui nimbe la scène d’une atmosphère d’estampe chinoise traditionnelle, nous franchissons la première des Trois Gorges, celle de Qutang. Des falaises de calcaire escarpées s'élèvent jusqu'à mille deux cent mètres au-dessus d’un fleuve étroitement enserré dans un lit de cent mètres de largeur. Le flot, contraint à traverser la gorge à vive allure, entraine, entre des voiles évanescents, des péniches lourdement chargées de sable, de graviers, de cabanes et d’engins de chantier, de produits pétroliers ou véritables porte-conteneurs qui, au fil de l’eau, semblent glisser sans effort.

Une escale à Wushan nous permet, grâce à une embarcation annexe du paquebot, d’explorer le réseau hydrographique adjacent de la rivière Daning et surtout d’entrer dans la vie de pêcheurs qui, à l’aide de jonques motorisées, capturent leurs proies à l’aide de filets traditionnels qu’ils font s’envoler avec habileté sous les cris ironiques de macaques qui se cachent derrière les bosquets touffus des bords de la rive.

Passant sous le pont métallique en arc de cercle de Wushan, d’une portée de presque cinq cent mètres, le Victoria 3 entre dans la spectaculaire gorge de Wu, la seconde des trois, longue de près de cinquante kilomètres, encadrée de versants abrupts au pied de pics spectaculaires aux noms magiques. En ce mois d’avril le déficit hydrique est tel que, par rapport au plus haut niveau du fleuve, sept mètres de rives rocheuses, que la végétation n’a pas encore eu le temps de recoloniser, sont découverts.

Précédé de deux de ses confrères, le Victoria 3 prend la file dans un convoi pour passer les rapides de Lint, en aval d’un rocher au nom évocateur de « cercueil de fer ». Avant la construction du barrage, la descente de tourbillons puissants et des piliers calcaires rendaient ici la navigation fort dangereuse. Dans la lumière déclinante du soir, nous approchons de la troisième des Trois Gorges, celle de Xiling, qui s’étend sur une soixantaine de kilomètres. Nous ne la verrons pas par il nous faut prendre quelque repos afin d’être au mieux de notre forme pour le franchissement de nuit du « barrage des Trois Gorges » dans la province du Hubei.

24 avril à deux heures du matin, dans une demie obscurité je marche d’un bord à l’autre du pont du « Victoria 3 », bien éveillé car j’ai l’impression de vivre un moment exceptionnel. Dans un lent mais puissant mouvement, en pleine lumière des projecteurs, les portes d’une écluse se referment sur quatre navires distants seulement de quelques centimètres. Dès lors nous devenons les jouets d’une échelle d'écluses à 5 niveaux qui nous permet de franchir sans encombre un dénivelé de 113 m, chaque écluse enchaînant sur la suivante par des portes ouvrantes de 25 m de haut. J’ai le sentiment d’être un microscopique Gulliver manipulé par un monde de géants…

Au débarquement du « Victoria 3 », dans la lumière de l’aube, nous grimpons au niveau supérieur pour une vue d’ensemble sur le barrage hydroélectrique qui nous laisse pantois. Il est en effet colossal : plus de deux kilomètres de large, 180 mètres de haut. Sa puissance est équivalente à celle de 18 centrales nucléaires, et c’est la plus puissante centrale hydroélectrique au monde, témoin de l’ambition économique de la République Populaire de Chine. Mis en service de 2006 à 2009, sa construction fut décidée le 3 avril 1992 par le Congrès national du peuple. Fait rare il n’y eu pas unanimité au Congrès. De vives oppositions se sont manifestées, notamment du fait des impacts du barrage sur les populations riveraines concernées. La mise en eau du lac de barrage correspond en effet à l’inondation de 600 km2 de terres agricoles et de forêts, avec déplacement de plus de 1,8 million d'habitants, l'engloutissement de 1300 sites historiques et archéologiques, de 15 villes et 116 villages, sans parler d’importantes conséquences géologiques et écologiques en aval du barrage.

L’accès aux moyens modernes de production d’énergie renouvelable à l’échelle de la Chine a décidément un prix et il est considérable.

Au terme de cette exploration de l’univers du « Fleuve Bleu », Michèle nous a réservé une surprise : la visite du temple de Liu, au pied du barrage. Un jour, il y a très longtemps, selon la légende, l’écoulement du Yang-Tsé fut bloqué par un rocher géant. Liu le Grand, transformé en taureau grâce aux dieux, prit la tête d’un troupeau de ses congénères qui se désolaient de ne plus bénéficier de verts pâturages. Poussant l’obstacle de toute la puissance conjointe de leurs cornes les bovidés réussirent à faire basculer le gigantesque obstacle, libérant l’eau du fleuve qui put reprendre son cours jusqu’à la mer, faisant bénéficier de son eau et de ses alluvions les êtres vivants des basses terres.

Est-ce une métaphore de ce que la nature et ses forces gigantesques réservent au barrage des hommes ? Espérons que non car les conséquences seraient incommensurables…