Stèle en l’honneur de Richard Evelyn Byrd (1988 - 1957) à McMurdo (Antarctica).

Photo : Paul TREGUER

Trimoteur Ford Floyd Bennett

Source inconnue

La solitude d'un héros

8 août 1934

Je n'en puis plus. Je n'ai plus la force de tourner la manivelle du générateur électrique. Mais faut-il vraiment que l’expédition de secours quitte Little America? Mes hommes sont si loin d'ici et je ne veux pas qu'ils risquent leur vie. C'est fini pour moi. L'intoxication au monoxyde de carbone est irréversible...

 

Richard Byrd s'affaisse sur la table radio. Son esprit est déjà ailleurs. Sa fille Evelyne est là, près de lui et touche son épaule. Elle aurait tant voulu l'accompagner au pays des merveilles, en Antarctique.

Son père lui répond:

-Tu sais bien que les femmes ne peuvent aller sur le continent blanc et puis, tu es trop jeune!

 

Il tente de se relever mais retombe en masse. Il se revoit à bord du trimoteur Joséphine Ford, son Fokker F-VII volant au-dessus de la banquise, vers le pôle Nord. Peut-être s'est-il trompé dans son relevé et n’a-t-il pas, comme il l'a clamé au retour, survolé le premier le sommet boréal du monde, quelques jours avant Roald Amundsen et son dirigeable Norge? Est-ce par ce qu'il se sent coupable qu'il a décidé d'hiverner seul sur la barrière de Ross, à 160 km de la baie des Baleines et de la base Little America, c'est à dire dans un environnement particulièrement hostile, loin de tout secours. Comme si se ménager une fin héroïque à la Scott pouvait, aux yeux de l'Histoire, lui faire pardonner un mensonge...

 

Un sursaut. Mais Byrd replonge. Cette fois, le 29 novembre 1929, à bord du trimoteur Ford Floyd Bennett surchargé de carburant, suivant les traces de Roald Amundsen (de nouveau Amundsen...) via le glacier Axel Heiberg, avec Bernt Balchen (co-pilote), Harold June (radio), et Ashley McKinley (photographe), il survole le plateau polaire et finalement le pôle Sud, à plus de 3000 m d'altitude. Il se voit ouvrir une trappe du fuselage et laisser choir sur la glace non seulement le drapeau américain, mais aussi les pavillons norvégien et britannique, en l’honneur d’Amundsen et de Scott…puis revenir victorieux à la base, après 18h et 41mn de vol.

 

La mémoire de Byrd saute maintenant sans cohérence d'un souvenir à l'autre. Il participe à un concours de gymnastique à l’Ecole Navale. Il broie sa cheville et son pied droit. A 23 ans, ces blessures guérissent imparfaitement. Vont-elles lui interdire le chemin d’Icare? Volonté de dépasser son handicap ? Ambition de montrer que, malgré cela, il peut mieux faire que les autres ? Toujours est-il que la première guerre mondiale vient à son secours. Le besoin de pilotes se faisant pressant, une commission juge son cas. Il implore :

-Laissez-moi tenter ma chance. Je veux voler… 

 Sa détermination est si convaincante, qu’en 1917 il est autorisé à s’entraîner sur hydravion à la base de Pensacola (Floride). Et c'est le début d'une longue histoire...

 

8 août 1934. Pendant que Byrd est sur le point de se laisser aller, un tracteur a quitté Little America. Malgré les difficultés qui les attendent Thomas Poulter et Waite sont décidés à passer coûte que coûte. Byrd est seul à la base météorologique avancée depuis plus de 6 mois maintenant. Depuis le début de juin, les communications radio avec lui sont de plus en plus erratiques. Il doit se passer quelque chose d'anormal, aussi Poulter décide d'agir. Dans la nuit polaire, malgré le blizzard et les crevasses, le tracteur trace sa route. Byrd ne répond plus aux appels radio de Poulter, il n'accuse pas non plus réception à ceux de Dyer à Little America. L'expédition de secours arrivera-t-elle à temps?

 

Le 10 août l’équipe de secours est parvenue à 80°S, au niveau du premier dépôt de vivres laissé par Amundsen (Amundsen décidément...) lors de son raid victorieux au pôle Sud de 1911-1912. Après avoir pris le temps d'avaler quelque nourriture, Poulter, assis sur une chenille, voit fuser l'éclair bleu d'une fusée de magnésium à quelques dizaines de kilomètres plus au sud, puis s'évanouir. Le tracteur se remet en marche immédiatement. Deux heures plus tard ils distinguent une lumière clignotante sur la droite. Juste avant minuit il distingue un feu de bois au pied d'un mât radio. Le faisceau des projecteurs du véhicule éclaire un homme chancelant emmitouflé dans des fourrures:

-Descendez, mes amis. Un bol de soupe chaude vous attend.

Puis, Byrd s'abat dans les bras de Waite.

 

Poulter se rue vers le sas d'entrée de la station creusée dans la glace. Au fur et à mesure qu'il progresse dans les tunnels d'accès sa tête se met à tourner. Il comprend vite les raisons du désastre. Le poêle de la station fonctionne mal et génère du monoxyde de carbone. Les émanations d'essence qui s'échappent de la réserve rendent de surcroît l'atmosphère presque irrespirable. Il aère tant qu'il peut les locaux avant de se précipiter sur le poste à radio pour annoncer à Little America:

-Les émanations du fourneau ont mis Reb (nom de code de Byrd) à bas depuis le début de juin. Mais n'en parlez pas. Ce serait trop dur pour sa femme.

Immédiatement Dyer demande:

-Pour l'amour de Dieu, dites-nous comment va Byrd.

-Très faible maintenant, mais je pense qu'il s'en tirera.

 

Byrd s'est relevé. Il réalise qu'il est sauvé. Grâce à ses hommes. Oui, la vie vaut d'être vécue.

 

1Trois marins pour un pôle (2010), Paul Tréguer, éditions Quae.

 

2La guerre des Malouines entre l'Argentine et la Grande-Bretagne fut déclenchée en avril 1982. Elle débordera largement sur d'autres territoires du grand Sud.

 

3Il faudra attendre 1957-1958 pour voir boucler la première transantarctique par Fuchs et Hillary, assistés par une navette aérienne.

 

Référence :

Byrd Amiral, 1937. Mes explorations. Pierre Ducray ed. 269 p.

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