PARHÉLIE

12 Juin 1596

Voici 22 jours que Willem Barentsz a quitté Amsterdam. A ses côtés Jan Rijp, capitaine d'un modeste navire de dix-huit mètres de long, tout de même armé de 6 canons. Les dix-sept hommes d'équipage concourent avec enthousiasme à la manœuvre des voiles. Ils tiennent à garder la tête d'une expédition à laquelle participe une autre nef, tout aussi modeste, commandée par Jacob van Heemskerk. Les deux voiliers, après avoir franchi la passe de Vlie entre les îles de Vlieland et de Terschelling, avaient fait cap au nord.

 

Avant de naviguer vers de plus hautes latitudes plusieurs journées ont été consacrées à la pêche. Une partie de plaisir pour les hommes qui se sont empressés de jeter à l'eau leurs lignes gréées de plusieurs hameçons. Le cabillaud semble décidément une ressource inépuisable. Noyés dans du sel de mer, les morues à la chair savoureuse sont conservées dans des barils de chêne qui s'alignent en nombre dans la cale du navire. C'est autant de provisions amassées pour une route qui s'annonce longue, à la recherche du passage du nord-est.

 

Barentsz, hanté par les merveilleux voyages de Marco Polo, veut rejoindre l'Orient par l'océan Arctique, en longeant la Sibérie pour déboucher dans l'océan Pacifique. C'est sa troisième tentative et, cette fois, il est déterminé à réussir.

 

Au nord du cercle polaire l'air est devenu vif. En ce printemps boréal en fin d'après-midi le soleil décline sur l'horizon mais sans jamais disparaître. Jusqu'à présent la route est libre de glace et, à bord, chacun se laisse prendre dans la quiétude du soir. Soudain Johan, posté dans la vigie, tout en haut du mât, crie:

-Droit devant, regardez!

 

Le spectacle est fantastique. De part et d'autre d'un arc-en-ciel, apparaissent trois soleils, aussi rayonnants l'un que l'autre, fascinants.

-Ce sont les portes de l'Orient, s'enthousiasme Jan Rijp. C'est de bon augure, cette fois les dieux nous sont favorables!

-C'est un parhélie, commente Barentsz, nullement impressionné.

Depuis longtemps Barentsz ne croit plus aux dieux. Il réunit l'équipage, et explique le pourquoi de cette illusion d'optique.

-C'est la diffraction de la lumière sur de petits cristaux de glace en suspension dans l'atmosphère qui provoque le parhélie. Ce ne sont pas trois soleils que vous voyez, c'est simplement le soleil, le vrai, et deux images, comme dans deux miroirs.

Comme pour lui donner raison deux des trois soleils disparaissent soudain.

Devant les hommes de l'équipage qui restent bouche bée, se demandant ce que cela veut dire, Barentsz conclut.

-Des cristaux de glace dans le ciel. Il va neiger.

Bientôt les flocons blancs tombent en abondance et la mer se solidifie.

 

Quelques jours plus tard les deux navires, abordent par le sud-est, une île nouvelle au littoral escarpé, avec de hautes falaises déchiquetées. A son approche, les deux nefs manœuvrent pour se mettre à couple. Barentsz et van Heemskerk se concertent. Ils décident d'envoyer un groupe d'hommes, armés d'arquebuses, pour explorer et prendre possession de cette terre nouvelle au nom des Provinces Unies. Bientôt, sous un ciel pommelé, dix hommes progressent lentement sur une banquise enneigée. Alors qu'ils parviennent aux pieds des falaises, ils s'immobilisent soudain. Des ours blancs. Une femelle et deux oursons, en train de s'ébattre au loin dans une petite polynie.

-On les croirait au paradis, se dit Barentsz en lissant ses moustaches. Nous l'appellerons l'île aux Ours.

 

Plus proche des hommes un mâle accourt, agressif. Un membre de l'équipage dresse son arquebuse et tire, abattant le mâle. Il s’apprête à viser la femelle et les oursons. Barentsz intervient pour arrêter le massacre, ajoutant:

-C'est leur domaine. Pourquoi irions-nous les en chasser, nous qui ne sommes que des passagers?

Au terme d'une brève exploration de l'île, qui culmine à plus de 500 mètres, l'expédition revient à bord, saine et sauve.

 

La navigation reprend, cherchant désespérément une faille dans l'étendue marine glacée. Une troisième fois la progression vers le nord de l'explorateur hollandais est bloquée. Barentsz n'atteindra jamais la Chine et ses merveilles.

EPILOGUE

Après avoir reconnu le Spitzberg les deux navires finiront par se perdre de vue. L'équipage de Barentsz sera contraint d'hiverner dans une cabane en Nouvelle Zemble. Le chef de l'expédition, terriblement affaibli y laissera la vie, mais ses hommes reviendront en Hollande avec le rapport de Barentsz1, soigneusement conservé.

1William Shakespeare y aura accès. Dans un parallèle audacieux il prendra l'aventure de Willem Barentsz comme un modèle des occasions perdues par l'amant dans sa quête désespérée de l'amour de l'amante, écrivant dans "La nuit des Rois ", acte III, scène 2: "Et vous voilà voguant dans les mers arctiques de l'estime de Madame, où vous resterez suspendu comme un glaçon à la barbe d'un Hollandais, si vous ne rachetez cela par quelque mémorable exploit de bravoure ou d'intrigue"...

 

Référence :

Rimber E. 2010. Le Chapeau de Barentsz: la route du Grand Nord. ed. Magellan et Cie. Paris, 175 p.