PROLOGUE

Voyager c’est grandir.

C’est la grande aventure.

Celle qui laisse des traces dans l’âme

 

Marc TIERCELIN, navigateur

Sur ma droite un profond précipice dont mes yeux ne trouvent pas le fond.

La Motobécane s’en écarte et s’incline pour bien négocier l’épingle à cheveux. Je serre fort la taille de mon oncle, mes genoux rivés aux sacoches-arrière pour bien compenser l’effet de la force centrifuge. Sans attendre le franchissement du col du Tourmalet, cet effort de concentration n’empêche nullement mon esprit de s’envoler déjà vers les sommets du massif de Néouvielle auxquels s’accrochent de sombres cumulonimbus, prémices d’un orage violent…

Mille neuf cent cinquante-deux. Aux Etats-Unis, Hardley-Davidson vient de concevoir un nouveau « racer » de 741 cm3 qui va dicter sa loi sur les circuits ovales comme sur l’asphalte. Dans une France en train de se relever de la deuxième guerre mondiale tous les jeunes, dont mon oncle, en rêvent. Jean, qui a 30 ans, est un homme plein d’imagination. De haute stature, habile de ses mains, il adore travailler le bois et former les tôles métalliques, et la mécanique le passionne. Avec son salaire de technicien il ne peut s’offrir une Hardley-Davidson. Il se contente d’une modeste Motobécane de 125 cm3…

En juillet, quand les économies de mes grands-parents et de ma mère leur permettent d’envisager un pèlerinage à Lourdes par le train, Jean décide de se joindre au voyage mais d’y aller en moto… et de m’embarquer sur le tansad. J’ai dix ans. Une épopée de plus de deux mille kilomètres commence. Elle va durer deux semaines, juste le temps des congés payés de Jean. Après la traversée de Lorient, au port toujours marqué par les séquelles de la guerre, nous avons « survolé » la Loire à Saint-Nazaire par le pont transbordeur. Imaginez-vous à bord de la nacelle de transbordement ! Il faisait presque nuit et je ne savais plus où j’étais, entre le Ciel et la Terre. D’immenses structures de fer et d’acier attiraient mon regard, comme autant de monstres animés pour me faire passer le fleuve et m’introduire dans un autre monde…

Les tours du port de la Rochelle se profilent au soleil couchant. Elles n’ont donc pas été détruites par les bombardements ? Une arrivée d’étape tardive au terme d’un périple à travers le pertuis d’Antioche, à la recherche d’un hébergement modeste, que nous finissons par trouver non loin de ce havre historique. L’hôtesse s’affaire, toute attendrie par mon jeune âge. Mes yeux cillent de fatigue et je m’endors sans plus attendre en rêvant du siège de cette forteresse sous la conduite le Richelieu, le cardinal de fer. Dans les chaudes couleurs de l’aube, au pied de la tour de la Lanterne le moteur tourne déjà au ralenti. Je lève le nez vers les créneaux de la place forte d’où des mouettes s’envolent en riant. J’ajuste mon casque, j’enfourche le tansad et je serre la taille de mon oncle. Dans l’air frais du matin nous roulons vers le sud.

Un très large pont qui enjambe une Garonne aux eaux limoneuses nous ouvre la voie vers l’Aquitaine. Le nez au vent je découvre l’immense forêt des Landes et ses interminables lignes droites entre de hauts pins aux canopées fournies. Lors des arrêts pique-nique dans des chantiers de bucherons, j’adore respirer l’odeur de la résine et des essences végétales raffinées. L’Adour franchi, nous voici à Pau, la cité du bon roi Henri IV traversée par un turbulent torrent, un « gave », qui m’impressionne. Lourdes enfin, aux pieds des Pyrénées, et la ferveur populaire ponctuée, pour la famille réunie, d’une inoubliable retraite au flambeau.

Une première échappée vers les grottes de Bétharram, et c’est la découverte d’un monde souterrain où, penché sur le rebord d’une barque, je cherche si l’eau noire sur laquelle nous naviguons n’est pas son fond. Dans l’immense caverne qui nous surplombe, je réalise que pour former des stalagmites et des stalactites il faut bien plus de temps que la vie d’un homme. Peut-on atteindre le centre de la Terre ? Jules Verne m’y conduira bientôt.

Une seconde échappée sur des sentiers caillouteux nous mène au cirque de Gavarnie surmonté par la brèche de Roland qui rappelle Roncevaux. Et mon oncle de déclamer le poème d’Alfred de Vigny, qu’il connait par cœur. L’écho des falaises nous renvoie :

« Ames des chevaliers…

Ames des Chevaliers, revenez-vous encor?

Est-ce vous qui parlez avec la voix du Cor ?

Roncevaux ! Roncevaux ! Dans ta sombre vallée

L'ombre du grand Roland n'est donc pas consolée ! »

Une troisième échappée nous engage sur les pentes du Tourmalet, sur les traces de Fausto Coppi, le vainqueur du classement général du Tour de France cette année-là. Le nom de ce fantasque grimpeur italien figurait en bonne place sur les capsules de flacons de limonade que je poussais d’une pichenette avec les garçons de la classe le long d’un Tour de France dessiné à la craie dans la cour de l’école. Nous n’atteindrons jamais le col car les vis platinées qui contrôlent l’allumage de la Motobécane se sont déréglées et le moteur n’avance plus. Déçus, nous devons interrompre, sous une pluie d’orage, une ascension pourtant entreprise dans l’enthousiasme.

Le retour sur la Bretagne est difficile car la machine est décidément fatiguée. Trois heures de dépannage à Auch où un garagiste à l’accent chantant me prend pour un petit Africain :

- Tellement il est bronzé, eh !.

Il accepte de procéder sans attendre aux réparations. Auch ? C’est le pays gascon et nous nous promenons autour de la cathédrale à la recherche des traces sûrement laissées par d’Artagnan et les mousquetaires du Roy. Le 11 juillet, escale nocturne à Layrac, petite ville à douze kilomètres d’Agen, sur les bords du Gers, une tranquille rivière qui, me dit mon oncle, prend sa source dans le plateau de Lannemezan (Hautes Pyrénées) et qui se jette dans la Garonne. Dans l’après-midi du 12, alors que nous traversions une immense forêt de châtaigniers, la moto freine brutalement me projetant sur le dos du conducteur.

-Regarde !

Une harde de sangliers déboule soudain devant nous.

-Nous l’avons échappé belle, ajoute Jean.

A la sortie de la forêt nous contournons l’église massive de Dignac qui, foi de borne Michelin, est à 16 km d’Angoulême, en Charente donc.

Nous parviennent déjà les effluves d’un vent marin, annonciateur du retour au pays…

Inoubliables souvenirs pour un jeune gamin qui s’empresse de les relier au « Tour de la France par deux enfants », manuel de son école primaire qu’il a beaucoup aimé. Sans nul doute l’ont-ils incité, plus tard, à partir en voyage et cette fois bien au-delà…

Je suis né à Brest le 3 mars 1942, en pleine deuxième guerre mondiale, dans un pays occupé par les Allemands. Brest, base sous-marine avancée dans l’océan Atlantique, port-refuge des croiseurs de bataille Scharnhorst et Gneisenau, et siège de l’état-major de la Kriegsmarine. Brest, sévèrement bombardée, et dont en septembre 1944, selon « Barbara », le célèbre poème de Jacques Prévert, « … il ne reste rien ». Dès l’enfance j’ai su le prix qu’il faut payer pour reconquérir la Liberté.

L’accès aux études universitaires en 1960 me donne des clefs d’entrée du monde intellectuel, social et politique. Le virage pris vers l’océanographie en 1967 va m’amener à découvrir la planète Terre, ses océans1 et ses continents. Au-delà de l’Europe je parcours l’Afrique, l’Amérique et l’Asie, lors d’escales ou de séjours liés à la recherche ou à l’enseignement.

Par la qualité des relations humaines que j’y ai nouées, deux pays, deux géants, qui jouent un rôle clef à l’échelle mondiale, m’ont particulièrement marqué. Les Etats-Unis qui, sans conteste, ont exercé une influence majeure sur l’Histoire du XXe siècle, et la Chine, qui en train de prendre le leadership mondial au XXIe.

Les Etats-Unis. Un immense territoire, que j’ai parcouru à partir de 1986, des côtes de l’océan Atlantique aux rivages du Pacifique, le pays des grands espaces et des trappeurs qui a fasciné mon enfance et où j’ai noué des liens solides pour la vie. La Chine. Le pays-continent de « l’empire du Milieu », à la découverte duquel je suis parti à l’aube du XXIe siècle et qui, malgré l’obstacle de la langue, m’apparait comme un incontournable acteur d’un nouveau monde.

Parcourir les espaces de ces deux géants du monde en peu plus de trois décennies, c’est découvrir la complexité des imaginaires de leurs peuples. Pour la démêler j’ai suivi un fil d’Ariane qui, selon la mythologie grecque, permit à Thésée, au terme d’un labyrinthe, de retrouver la fille du roi Minos. A travers les découvertes et les rencontres ici mises en scène c’est l’Histoire qui nous servira de fil d’Ariane pour mieux comprendre l’évolution du monde d’hier et d’aujourd’hui.

Dans les pas de ces deux géants, que découvrirai-je au bout du fil d’Ariane ?

 (1) Paul Tréguer, Journal d’un océanographe – sur le rebord du monde, ELYTIS, 2018.

1Tréguer P., 2010. "Trois marins pour un pôle", éditions Quae, 146 p