Ernest Shackleton (1874 - 1922) à bord du Nimrod (1909)

Source : franceculture.fr

L'Endurance pris dans les glaces de la mer de Weddell (1915)

Source : Sir Ernest Shackleton « L’odyssée de « l’Endurance ». Phébus  1988

Espoirs et désespoirs

7 Janviers 1917

Les ondes créées par le sillage de l'Aurora Australis mettent en mouvement les plaques de glace qui oscillent dans les eaux calmes de la polynie1 de la mer de Ross. Un ciel d'azur, barré en altitude de fins cirrus, domine le paysage. A bord de l'Aurora, un homme bien charpenté, dont le visage est tanné par les épreuves de la vie: Sir Ernest Shackleton. Il apprécie le spectacle grandiose, délimité sur tribord par les hautes montagnes englacées de la chaîne de Victoria.

 

Le "boss" vient ici pour récupérer neuf hommes. Leur mission était de constituer des dépôts de vivres, entre la base anglaise située sur l'île de Ross et le pied du glacier Beardmore. Celui-là même que Shackleton puis Scott avaient franchi pour atteindre le plateau polaire. Ces vivres étaient destinés à la première expédition trans-antarctique britannique. Celle-ci était censée, depuis la mer de Weddell (côté Atlantique), rejoindre la mer de Ross (côté Pacifique), via le pôle Sud. Une folie. Les ennuis s'étaient accumulés. Côte Atlantique, les hommes de l'Endurance, menés par Shackleton lui-même, n'avaient jamais réussi à prendre pied sur le continent. Côté Pacifique les choses n'avaient pas bien tourné non plus pour l'équipe emmenée par le capitaine Aenas Mackintosh. L'Aurora Australis, sérieusement endommagé après avoir cassé ses amarres, avait du quitter précipitamment la mer de Ross, sans pouvoir réembarquer les hommes de l'expédition "dépôts de vivres". Avec un gouvernail de fortune, tant bien que mal, le navire était parvenu à atteindre Port-Chalmers, en Nouvelle Zélande. C'est là que Shackleton l'avait retrouvé, réparé, prêt à appareiller.

 

Le 20 décembre 1916, l'Aurora avait mis le cap sur la mer de Ross pour voler au secours du reste de l'expédition. Shackleton espérait les retrouver tous valides: il mettrait ainsi un heureux point final à une épopée unique dans toute l'histoire de la conquête des pôles.

 

Engoncé dans son pull marin, sans veste pour rester libre de ses mouvements, torturé par l'angoisse de ne pas retrouver ses hommes, Shackleton, penché sur la proue englacée, ne détache pas son regard du sud. Il aperçoit enfin l'Erebus qui, de ses presque 3800 m, domine la barrière de glace. L'île de Ross n'est plus loin. Shackleton revit les souvenirs heureux de son expédition 1907-1909: la découverte, par Edgeworth David, d'un lac de lave lors de la première ascension au sommet de l'Erebus, l'accession de Douglas Mawson au pôle magnétique Sud, et l'aventure que lui-même, Jameson Adams, Eric Marshall et Frank Wild ont menée. Une extraordinaire aventure. Le 19 janvier 1909, ils étaient parvenus à 100 milles seulement du pôle géographique Sud mais avaient du renoncer, faute de vivres. Avec émotion il se remémore le moment où, pour ce haut fait, le roi Edouard VII l'avait fait chevalier.

 

Les paysages de la mer de Ross, si différents de son Irlande natale, défilent rapidement devant l'Aurora. Une immense barrière de glace se dresse devant Shackleton. Il désigne au capitaine Davis les fumerolles du stratovolcan, transportées à l'horizontale sous l'effet de vents violents en haute atmosphère, témoins de la rude réalité d'un environnement extrême.

 

Son esprit s'échappe un instant vers l'Europe. Voici quelques mois, à l'automne 1916, dans les champs de la bataille de la Somme, les soldats britanniques ont payé un lourd tribut aux dieux de la guerre. Etre si loin de son peuple, en des moments si lourds de son Histoire, désespère Shackleton. Certes, le 3 août 1914, Winston Churchill, Premier Lord de l'Amirauté, lui avait donné l’ordre « Continuez!". Il n'était donc pas déserteur quand l'Endurance avait quitté la Grande-Bretagne, au moment même où son pays entrait en guerre.

Depuis l'appareillage de Plymouth, Shackleton n'avait eu aucun répit dans son combat contre les éléments et contre le mauvais sort. Leur superbe trois-mâts broyé par les glaces de la mer de Weddell, l'équipage en dérive avait du trouver refuge sur l'île de l'Eléphant. Avec une inébranlable détermination, Shackleton avait fait armer la chaloupe James Caird. Une véritable odyssée de 800 milles nautiques, pratiquement la distance pour aller de la Norvège au Groenland, à la rame, avec cinq compagnons. Le "boss" avait, en 16 jours, atteint la Géorgie du Sud. Le 30 août 1916 enfin, avec l'aide des Chiliens, il avait pu retrouver sur les grèves de l'île ingrate, toute son équipe atlantique, saine et sauve. Pas un homme ne manquait à l'appel.

 

Shackleton réalise que, sans l'aide du Chili, ce pays riverain de l'Antarctique, le sauvetage des britanniques aurait été impossible. En quittant l'Angleterre, il espère que l'océan Austral resterait à l'écart des conflits. Hélas, bien loin de la vieille Europe et du théâtre des opérations terrestres, l'Atlantique Sud s'était trouvé rapidement mêlé à la première guerre mondiale. Le 8 décembre 1914, alors que l'Endurance, quittant la Géorgie du Sud, mettait le cap sur la mer de Weddell, à quelques centaines de milles, au large des Falkland, l'escadre allemande conduite par l'amiral von Spee avait été défaite par la marine anglaise. Près de 1900 hommes avaient trouvé la mort dans un enfer glacé.

 

Pendant toute sa longue expédition polaire Shackleton ne peut s'empêcher de penser aux Falkland. Il sait que son pays est en conflit avec l'Argentine qui revendique la propriété de ces îles, les "Malvinas". Son espoir est que nul dirigeant argentin, profitant de la première guerre mondiale, ne soit assez fou pour déclencher une guerre sur ces territoires du grand Sud, qui appellent à la solidarité et non à l'agressivité. Tous les soirs, il prie Dieu pour qu'une telle catastrophe n'ait jamais lieu...2

 

Le 10 janvier 1917 l'Aurora navigue aux approches du cap Royds (île de Ross). Nul signe de vie. L'angoisse étreint le cœur de Shackleton. Heureusement, au moment de quitter la base, il découvre une lettre expliquant les raisons du transfert de l'équipe à cap Evans. Mieux. Au moment d'appareiller, six hommes, avec chiens et traîneaux, surviennent. On devine les effusions. Hélas, Shackleton apprend la tragique nouvelle de la mort de Spencer Smith, survenue pendant le trajet de retour de l'expédition "dépôt de vivres", puis la disparition du capitaine Mackintosh et de Victor Hayward, emportés à la dérive sur une plaque de banquise et sans doute perdus à jamais.

 

A bord de l’Aurora Australis les 7 survivants quittent l'île de Ross une semaine plus tard. Une dernière fois Shackleton laisse son regard errer au pied des falaises englacées de Granite Harbour, à la recherche de quelques vestiges des deux disparus. En vain. Moins 3, se dit Shackleton. Seul sur la plage arrière, il ne peut retenir ses larmes.

 

 

Epilogue: L'Aurora aborde Wellington (Nouvelle Zélande) le 9 février 1917. Shackleton et ses hommes n'ont qu'une pensée: revenir le plus vite possible au pays, pour prendre leur part au fardeau national. Sur les 56 aventuriers de la première tentative transantarctique3, 53 reviendront à bon port, en Angleterre. Trois d'entre eux seront tués en action pendant la guerre et cinq seront blessés.

 

1Trois marins pour un pôle (2010), Paul Tréguer, éditions Quae.

 

2La guerre des Malouines entre l'Argentine et la Grande-Bretagne fut déclenchée en avril 1982. Elle débordera largement sur d'autres territoires du grand Sud.

 

3Il faudra attendre 1957-1958 pour voir boucler la première transantarctique par Fuchs et Hillary, assistés par une navette aérienne.

 

Référence :

Shackleton E.,,1988. L'odyssée de l'Endurance. Phébus, 330p.

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