Air du temps

REFLEXION SUR L'EVOLUTION DU MONDE

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De haut en bas et de gauche à droite :  Etats-Unis, Crater Lake (Oregon) ; parc national des Arches (Utah) ; Monument Valley (Arizona) ;  San Francisco (Californie) : Golden Gate ; Saint-Louis (Missouri) : gateway center ; Chicago (Illinois) : Two Prudencial Plaza Tour ; Washington D.C. : l’obélisque du monument américain.

Crédit photos : Paul Tréguer, Matéo & Mona Delapierre.

1er décembre 2020

Deep Amercica

17 novembre 2020. Interviewé par François Busnel, sur son récent ouvrage « Une terre promise », Barack Obama déclare : «pour réduire les divisions qui existent aux Etats-Unis et dans le monde…le combat des idées doit continuer». A l’issue des élections présidentielles de novembre 2020, aux yeux du reste du monde, les Etats-Unis apparaissent en effet comme des états désunis, comme une nation profondément divisée. Avec plus de 154 millions de votants sur une population totale de 328 millions d’habitants, la participation des électeurs a été exceptionnelle.

La profonde division des Etatsuniens est illustrée (Figure ci-dessous reproduite par « Le Monde » (1)) par des chercheurs de l’université polytechnique Hauts-de-France (Valenciennes). Analysant les résultats des 3 143 comtés américains, ils démontrent l’antinomie entre les « bleus » (aires urbaines, particulièrement les villes de plus de 50 000 habitants, où le vote Biden est dominant), et les « rouges » (celle de l’Amérique profonde, « deep America », où le vote Trump l’emporte). Le phénomène Donald Trump n’est donc ni marginal ni éphémère, comme on l’avait prétendu lors de la défaite d’Hilary Clinton en 2016. Pour avoir séjourné ou pour avoir parcouru en trois décennies quinze des cinquante états de l’Union (2) je pense au contraire que l’idéologie politique associée au « Trumpisme » est bien ancrée dans l’Amérique profonde (« deep America »).

Les Etats-Unis, du mythe à la réalité

Pour les Européens que les Etats-Unis fascinent, dont je suis (2), trois traits caractérisent cette immense nation.

Tout d’abord, et cela fait partie de la fascination, les Etats-Unis c’est la magnificence des paysages que j’illustre trop imparfaitement ci-dessus par quelques images choisies de l’Arizona, de l’Oregon, et de l’Utah. Elle tient à la violence des forces géologiques qui ont donné naissance au continent nord-américain, voici quelques centaines de millions d’années. James A. Michener les a contées avec beaucoup de talent. En ces temps de confinement, je vous invite à lire ou relire ses nombreux ouvrages (« Chesapeake », « Colorado saga », « Alaska », « Hawaï », « Texas », etc…). Paysages de la cordillère occidentale (Montagnes Rocheuses, Sierra Nevada, chaînes côtières, chaîne des Cascades), ceux du bouclier canadien, de la plate-forme stable du centre (Grandes Plaines ...), des plaines littorales du sud-est et de l'est (Plaine atlantique), des Appalaches, sans oublier ceux d’Hawaï (2), point chaud en plein Pacifique…

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C’est ensuite les inégalités flagrantes entre les plus riches et les plus pauvres, qu’analyse finement Thomas Piketty dans son ouvrage « Capital et idéologie » paru en 2019. Le but dans la vie d’une bonne partie des Etatsuniens, c’est la richesse matérielle. Si tu es riche, c’est parce que tu as réussi et que tu le mérites.  Donald Trump, ne paye pas d’impôts ? C’est la preuve qu’il sait gérer sa fortune. Mais que faire des plus pauvres ? Si tu es pauvre, c’est parce tu n’as pas su réussir. Contrairement à ce que pense une bonne partie des Européens, aux Etats-Unis, l’Etat ne doit s’impliquer ni dans la lutte contre les inégalités, ni dans l’organisation de la solidarité auprès de gens déshérités ou de la classe moyenne. Pendant ses deux mandats successifs, Barack Obama a tenté d’organiser la solidarité collective dans le domaine de l’assurance maladie. Il a été violemment combattu par le « Tea party ». Une fois au pouvoir Donald Trump et les lobbies pharmaceutiques et médicaux se sont empressés de démembrer le peu qu’il restait de l’« Obama care ». La solidarité, la « charité », relève décidément de l’initiative privée. Dans la ville de San Francisco, en décembre 2016, en plein 21ème siècle donc, j’ai été très surpris par le nombre de déshérités faisant, dans la rue, la queue pour une soupe populaire, généreusement offerte par l’Armée du Salut. Impossible de ne pas penser aux temps de misère régnant à Londres en 1878, du temps du pasteur William Booth.

 

C’est enfin le blocage idéologique sur les notions de « socialisme » et de « communisme ». En 2020, un « Républicain » peut, sans se sentir ridicule, qualifier Joe Biden de « socialiste », injure suprême. Beaucoup d’Etatsuniens ont une profonde méconnaissance de l’Histoire de leur pays, sans parler de celle des autres nations.

Qui se souvient que le 1er mai, la « fête du travail », tire ses origines des manifestations massives de salariés américains en 1886 ? Qui sait que dès la fin du 19ème siècle

les idées socialistes étaient en plein développement aux Etats-Unis ? Jack London (1876-1916), l’un des auteurs préférés de mon adolescence, adhère en 1896 au Socialist Labor Party puis en 1901 au Socialist Party. Dans une dystopie, « Le Talon de Fer » (1908), préfacée par Léon Trotski, il imagine une révolution socialiste aux Etats-Unis, réprimée par une dictature fasciste. En 1912 des élus socialistes sont à la tête de municipalités dans le Wisconsin, le Michigan, l’état de New York, et la Californie, et le représentant du parti socialiste obtient 6 % des votes populaires lors de l’élection présidentielle (3). Ces idées socialistes n’ont pas survécu à la peur du « Rouge » née de la révolution russe d’octobre 1917. Le maccarthysme des années 50 et la « guerre froide » ont creusé de profonds sillons dans le subconscient populaire. Prononcer les mots « socialisme » et « communisme » devant un Etatsunien d’aujourd’hui peut entrainer une rupture immédiate du dialogue, comme je le montre dans « Dans les pas de deux géants » (2).

Incontestablement, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, nombreux sont les Etasuniens qui, dans l’Amérique profonde, n’ont guère bénéficié des transformations idéologiques, culturelles, sociales et économiques entraînées par la mondialisation des échanges. Ils en ont plutôt ressenti les effets néfastes. Ils restent convaincus que le repli sur les valeurs traditionnelles d’une société individualiste, armée, et protectionniste, est la seule ligne de conduite qu’il vaille de tenir. Si l’élection de Joe Biden à la présidence jette quelque lueur d’espoir pour sortir de l’impasse actuelle, le recul démocrate à la Chambre des Représentants manifeste le conservatisme enraciné d’une majorité d’Etatsuniens.

« Make the USA united again » est l’un des challenges du nouveau président.

Sa tâche va être rude dans un monde d’après covid-19 qui, pour l’instant, ressemble comme un clone à celui d’avant. S’inspirera-t-il de Nelson Mandela pour réconcilier les Etatsuniens des villes et les Etatsuniens des champs ? Pourra-t-il les rassembler sur un projet commun ouvert sur le monde et délibérément engagé vers un développement durable et réducteur des inégalités économiques, sociales, et culturelles?

A suivre, décidément…

  1. https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/07/l-election-americaine-de-2020-montre-une-radicalisation-des-antinomies-dans-les-tetes-et-dans-les-lieux_6058865_3232.html

  2. Paul Tréguer. Dans les pas de deux géants. Librinova, 2020.

  3. d’après Edward Castelton, https://www.cairn.info/revue-cites-2010-3-page-109.htm#