Air du temps

REFLEXION SUR L'EVOLUTION DU MONDE

1er juin 2021

FOUS DE GASPÉSIE

Québec : de l’estuaire du Saint-Laurent à Terre Neuve ; la Gaspésie.

1er septembre 2007 :

Le Felix Leclerc longe les arides falaises de l’île Bonaventure. Nous sommes un peu chahutés par une mer ridée, juste pour nous rappeler que nous sommes portés par un élément liquide soumis aux caprices d’Eole. Sous un soleil resplendissant, des milliers de taches blanches : des fous de Bassan nichent sur les rebords étagés des murailles de pierre, s’envolant en nombre pour accompagner le navire jusqu’au débarcadère. Les fous de Bassan (Morus bassanus) : de superbes voiliers aériens, aux yeux bleu clair cerclés de gris, capables de plonger à la verticale pour capturer ses proies en profondeur, sans leur laisser aucune chance de salut. Un spectacle unique qui n’a jamais arrêté de me fasciner lors de mes campagnes en mer d’Iroise ou sur le banc de Porcupine, au large de l’Irlande…

Ce jour-là nous sommes au large de la Gaspésie, une péninsule qui délimite la rive droite du fleuve Saint-Laurent. L’ouverture sur l’océan et une pénétration marine profonde, deux traits majeurs qui, immédiatement, identifient le Québec. Pour se déplacer sur de longues distances ou pour faire du commerce, les hommes des « premières nations » (comme les MicMacs) utilisaient déjà le vecteur marin. Ils n’hésitaient pas à naviguer à bord de leurs frêles canoës, jusqu’en mer de Baffin voire, très au Nord, jusqu’à la baie d’Hudson.

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Québec : pour pêcher, les MicMacs et les hommes des « premières nations » naviguaient à l’aide de frêles canots, dans l’estuaire du Saint-Laurent et bien au-delà (crédits : Paul Tréguer).

A la lisière ouest de la Gaspésie, la rivière Matapedia est particulièrement riche en saumon ; La pêche à la mouche est un des sports favoris des Québecois (crédits : Paul Tréguer).

Les rivières du Québec sont fort poissonneuses. Pour les Hurons, les Mohicans, les Micmacs, et pour les autres hommes des « premières nations », elles représentaient une réserve naturelle de nourriture.

 

Pêcher le saumon est devenu l’un des sports favoris des Européens devenus Québécois. Au Canada, du temps de l’empire britannique le droit de pêche en eau douce était réservé aux nobles, mais il s’est heureusement démocratisé ensuite.

A Paspédiac sur la rive nord de la baie des Chaleurs, face à l’Acadie, des vestiges de la pêche pratiquée à l’aide de barques traditionnelles (crédits : Paul Tréguer).

Compétition entre prédateurs…

Les ressources biologiques marines de la Belle Province sont également abondantes. Ici, pour leur exploitation les hommes se sont placés en compétition directe avec d’autres prédateurs naturels (phoques, oiseaux de mer, …). Un bref rappel de l’Histoire des pêches au Québec permet d’en prendre conscience.

L’évolution des pêches maritimes au Québec, une tradition multiséculaire, illustre le comportement des hommes à l’égard des ressources naturelles, longtemps considérés comme inépuisables. Dans la Bible, Dieu leur commande : « emplissez la Terre et soumettez-la, dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et tous les animaux… » (1).

 

Au Québec, les pêcheurs venus d’Europe se comportent comme des prédateurs. En fait, à partir du 12ème siècle, en raison de la surexploitation et de modifications climatiques les populations de baleines s’effondrent et les chasseurs de cétacés se mettent à naviguer loin de leurs bases. Dès la fin du 13ème siècle, Normands et Bretons opèrent régulièrement en baie des Chaleurs. Au 16ème siècle, les Basques croisent dans l’Atlantique du nord-ouest et jusqu’au sud du Labrador, où ils pratiquent en outre la pêche à la morue. Les attaques des Inuits et des pirates anglais ou danois amènent les pêcheurs de morue basques à se déplacer plus à l’ouest vers 1632, en baie des Chaleurs, où ils trouvent refuge à Caraquet, Paspébiac et Shippagan.  La pêche basque à Paspébiac est attestée jusque vers la fin du 17ème siècle.

Chalutier à Gaspé; embarquement pour l’île Bonaventure à bord du Félix Leclerc (crédits : Paul Tréguer)

Au Québec, les pêches maritimes sont à la fois côtières et hauturières. Dans l’Atlantique nord, au cours des années 1990, sous l’effet de la surexploitation, les stocks de cabillaud (= morue de l’Atlantique) s’effondrent. En raison des efforts de régulation entrepris à l’échelle internationale, et notamment grâce à l’Union Européenne, les stocks de cabillaud remontent au début du 21ème siècle, mais pas dans l’espace du Québec maritime (2).

Une des explications avancées pour expliquer la non reconstitution des stocks de cabillaud et d’autres espèces de poissons (dont les merluches blanches), tant espérée par les pêcheurs québécois suite aux efforts de régulation, tient à la prédation accrue des phoques gris (3), espèce désormais protégée, et dont les populations se sont reconstituées. De ce fait, à la pêche au cabillaud et au sébaste ont été substituées celles du homard d’Amérique, du crabe des neiges et de la crevette nordique (en 2018, presque que 70 % des volumes débarqués proviennent de la pêche de ces crustacés).

 

L’ aquaculture en eau marine commence à percer au Québec. Elle consiste principalement en l’élevage de mollusques (moule bleue, huître américaine et pétoncle) ; l’oursin ainsi que les algues complètent la liste des espèces marines cultivées.

 

Beaucoup de marins pêcheurs ont dû se reconvertir ou mener une autre activité en parallèle. Sur une population totale d’environ 8 millions et demi d’habitants, les captures au Québec maritime occupent environ 1400 pêcheurs-exploitants et 1800 personnes auxiliaires, à bord de 1073 navires (dont 700 environ de plus de 10,7m) (2).

En comparaison, en Bretagne (3,3 millions d’habitants) on recense 5000 marins-pêcheurs à bord de 1200 navires.

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l’île Percé 

De l’île Percé à l’île Bonaventure (crédits : Paul Tréguer)

Fous de bassan nichés sur les falaises de l’île Bonaventure (crédits : Paul Tréguer)

Fous de Bassan à l’île Bonaventure (crédit : Danièle Tréguer) ; trajets suivis par les fous de bassan de l’île Bonaventure en quête de nourriture (crédit : M. Guillemette (4)).

Fous de bassan…

Le fou de bassan (Morus bassanus) est une espèce de l’avifaune de la famille des sulidés. Les adultes mesurent un peu moins d’un mètre de longueur et leurs ailes ont une envergure d’un mètre soixante-dix. Un fou de bassan pèse environ 3 kg.

 

Au Québec maritime, les populations de fous de bassan occupent trois colonies (à Bird Rock à l’ouest de Terre-Neuve, dans l’île de Bonaventure, et dans l’île d’Anticosti dans l’estuaire du Saint-Laurent). L'île Bonaventure en Gaspésie appartient au parc national de l'Île Bonaventure et du Rocher Percé. D'une superficie de 4,16 km² elle abrite 250 000 oiseaux marins. Pour se nourrir ces oiseaux n’hésitent pas à effectuer des trajets de 500 à 600 km, volant de l’île Bonaventure à cap Breton (voir Figure) tout en pêchant des maquereaux (54% de leur nourriture), des harengs, des capelins (proche du tacaud), et des lançons d’Amérique. Sous l’effet de cette prédation, de 1978 à 2014, le stock de maquereaux (Scombrus scrombrus) du Québec maritime est passé de 1,5 millions de tonnes à presque zéro.

A Petite Vallée, sur les traces de Félix Leclerc (crédit : Paul Tréguer).

Félix Leclerc…

Cette brève découverte de la Gaspésie s’est avérée utile pour en apprendre sur le comportement des hommes à l’égard des ressources naturelles. Je vous propose de l’achever par une immersion dans la tradition culturelle québécoise. En revenant vers l’estuaire du Saint-Laurent, dans la lueur du soleil couchant il est impossible de ne pas tomber sous le charme de Petite Vallée. Elle garde la trace de Félix Leclerc et de sa guitare qui, pour toujours, enchantent nos oreilles et notre esprit par son Hymne au printemps :

Quand mon amie viendra par la rivière

Au mois de mai, après le dur hiver

Je sortirai, bras nus, dans la lumière

Et lui dirai le salut de la terre

Vois, les fleurs ont recommencé

Dans l'étable crient les nouveau-nés…

Le 38ème édition du Festival en chanson de Petite-Vallée est prévue du 2 au 10 juillet prochain. Etes-vous partant ?

  1. Genèse, 1, 28.

  2. G. A. Chouinard et al., Canadian Journal of Fisheries and Aquatic Sciences  (2005) ; G. Bourgault-Faucher, IREC (2020) ;

  3. M.O. Hammill et al., ICES Journal of Marine Science (2014), 71 : 1332–1341 (2014)

  4. M. Guillemette et al., Marine Ecology Progress Series, 587 : 235-245 (2018)