Air du temps

REFLEXION SUR L'EVOLUTION DU MONDE

1er septembre 2021

Cet Air du Temps est dédié

aux choristes, récitants, et musiciens du « Chœur du Canto »,

à Jean Golgevit, à Gabriela Barrenechea, et à Jean-Christophe Grégoire

qui ont su faire du « Canto General » de Pablo Neruda et de Mikis Theodorakis, une œuvre magistrale pour l’éternité.

GENERATION « MISSING »

Le Chili, une étroite bande de terres au pied occidental des Andes, du désert d’Atacama à la Terre de Feu ; En terre Mapuche le Rio Biobio, en amont de Concepcion (crédits : Paul Tréguer).

26 Mai 2021

Les citoyens du Chili viennent d’élire une Assemblée Constituante composée de 155 personnes. Parmi elles 77 femmes et 17 élus des populations autochtones.

Nous sommes décidément dans une période où les électeurs des démocraties des pays d’Europe désertent les urnes, où les « Républicains » de Donald Trump mettent sérieusement à mal la démocratie des Etats-Unis chère à Tocqueville, et où les dictatures de toutes sortes prolifèrent de par le monde. Dans ce contexte la mise en place d’une Assemblée Constituante chilienne est un évènement marquant des démocraties, en ce début du 21ème siècle.

J’aime ce pays mais j’en connais imparfaitement l’Histoire. J’ai découvert avec surprise que le Chili vivait toujours sous une constitution héritée de la dictature d’Augusto Pinochet, accusée de sanctuariser les bases libérales du régime économique en laissant le pouvoir aux plus riches et en affaiblissant la puissance publique.

« Missing »…

Dans les salles obscures de Santiago du Chili, Beth (Sissy Spacek) cherche désespérément son mari Charlie (John Shea), citoyen américain.

Celui-ci, suspect d’accointance avec les milieux de gauche chiliens, a été capturé, parmi tant d’autres, par des éléments insurrectionnels.  Beth finira par découvrir que Charlie a été exécuté le 11 septembre 1973, mais ne retrouvera jamais son corps. Pour les gens de ma génération, impossible de ne pas

se souvenir de l’atmosphère oppressante de « Missing » (« Porté disparu »),

le film de Costa Gavras, réalisé en 1982.

11 septembre 1973

Souvenez-vous. Ce jour-là, le général Augusto Pinochet, soutenu par la C.I.A., faisait bombarder le palais de la Moneda, renversant le gouvernement démocratiquement élu de Salvador Allende. La dictature militaire de Pinochet (1973-1990) fut marquée par d’innombrables violations des droits de l’homme, avec la disparition de 3 200 personnes et des dizaines de milliers d’arrestation de dissidents. Fuyant la répression plusieurs centaines de milliers de Chiliens ont du s’exiler ; certains sont accueillis en France (dont Gabriela Barrenechea), où ils vivent toujours. Une tragique période qui a profondément marqué les militants des forces démocratiques françaises et plus particulièrement le Parti Socialiste Unifié. Elle posait en effet une question cruciale : sans entraîner

la contre-réaction armée des forces « libérales » soutenues par les Etats-Unis, au nom de la lutte contre le « communisme », une transition démocratique vers le socialisme était-elle possible?

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Janvier 1989, Santiago du Chili : La façade du Palais de la Moneda, siège du gouvernement, garde toujours les traces de balles de l’assaut mené en 1973 par les forces de Pinochet ; octobre 2003, le palais de la Moneda, rénové par le gouvernement de Ricardos est ouvert au public, le Chili est en marche vers la démocratie (Crédits : Paul et Danièle Tréguer).

La Moneda

Le Chili est un vaste pays de l’Amérique du Sud. Attachant à de nombreux égards, en particulier par sa diversité géographique et écologique, vraiment unique. Il s’étend sur 4 300 km de long, du nord au sud, des territoires désertiques du tropique du Capricorne à celles balayées par les vents glacés de la Terre de Feu.

Si ce pays est largement ouvert à l’ouest sur l’océan Pacifique et bénéficie des abondantes ressources de la bordure marine côtière, il est véritablement limité à l’est par la haute chaine des Andes et sa largeur moyenne n’est que de 180 km. Dans ces rudes territoires, les Mapuches avaient su résister à l’expansion des Incas. Les Espagnols tentent de conquérir le Chili à partir de 1536 mais ils n’arriveront jamais à soumettre ces autochtones. Une frontière militaire entre Espagnols et Mapuches est finalement établie de facto au début du 17ème siècle, au niveau de la rivière Biobío qui borde aujourd’hui Concepcion (à 470 km environ au sud de Santiago). Indépendante de l’Espagne depuis 1828

la République chilienne a connu de nombreux soubresauts jusqu’au 20ème siècle.

A la suite d’Antoine de Saint-Exupéry et des vols mythiques des pionniers de l’Aéropostale au-dessus des Andes (1), j’ai toujours été fasciné par le Chili.

Mon premier contact avec ce pays date de 1988 lors d’une escale du Marion Dufresne à Punta Arenas (2), au pied des Andes, suivi en février 1989 de deux escales du Polarstern dans ce port du détroit de Magellan (3).

Une opportunité unique de visiter Torres del Paine (4) puis Puerto Mont, Puertos Varas, et Santiago. Une conférence internationale m’a amené en 2002 à l’université de Concepcion, non loin du rio Biobio, université toujours profondément marquée par le souvenir de la répression du régime de Pinochet.

Vers le nord, une route côtière escarpée, noyée dans une végétation exubérante et odorante mène au port de pêche traditionnelle de Cocholgüe, où les hommes s’entraident pour faire amerrir des barques multicolores portées par la longue houle du Pacifique. Une escapade avant d’entreprendre en janvier 2003 un voyage découverte du nord (Atacama) au sud (Torres del Paine) (4) en passant par l’île Chiloë.

Quand, en 1989, j’ai visité Santiago, le palais de la Moneda, bien que partiellement restauré à la suite des bombardements de 1973, gardait toujours sur sa façade la trace des balles des armes des forces insurrectionnelles.

En cette année-là, les visiteurs étrangers n’y étaient pas les bienvenus, surtout s’ils venaient de la République laïque française. La situation s’était totalement éclaircie lors de notre voyage de janvier 2003 où nous avons pu accéder à la Moneda, suivre le parcours de Salvador Allende, et se recueillir sur les lieux de sa fin tragique.

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Février 2003 : Valparaiso, premier port du Chili.

Octobre 2002 : port de pêche de Cocholguë au nord de Concepcion (crédits : Danièle et Paul Tréguer).

Puerto Varas, au nord de Puerto Mont, une véritable colonie allemande au Chili, située sur la rive sud du lac Llanquihue, une zone sismique très active, au pied d’un volcan des Andes enneigées (crédits : Paul Tréguer).

Des algues en vente à l’épicerie : elles font quotidiennement partie de la nourriture des chiliens ; enfants à la pêche sur le port de l’île Chiloë (crédits : Paul Tréguer).

Pablo Neruda

Avant l’ouverture en 1914 du canal de Panama, Valparaiso, la « Vallée Paradis », est une escale habituelle pour les cap-horniers. L’agglomération est en fait dénommée « Mapudungun » (« Terre brûlée ») en langue Mapuche, en raison des fréquents incendies forestiers de l’arrière-pays boisé. La zone portuaire englobe Villa del Mare, la base de départ des conjurés de septembre 1973.

Le port est toujours très actif, le premier du Chili, en fait.

La ville accueille à flanc de colline, « La Sébastiana », la maison de Pablo Neruda. Neruda, prix Nobel de littérature 1945, l’un des grands poètes chiliens, meurt le 23 septembre 1973 à Santiago du Chili, douze jours après le coup d’Etat de Pinochet.

En sus du Canto General, véritable fresque épique en quinze chants sur l’histoire et les destinées des peuples d’Amérique dont une partie est mise en musique par Mikis Theodorakis, qui ne se souvient des poèmes d’amour et d’éloge à la nature de Pablo Neruda?

« Tu te rappelleras ce ravin capricieux,/c'est là que palpitaient les arômes grimpants,/de temps en temps passait un oiseau revêtu/ de lenteur et de pluie : son costume d'hiver.

Tu te rappelleras les présents de la terre :/l'irascible parfum, avec la fange d'or,

/les herbes du buisson et les folles racines,/sortilège d'épine et pareil à l'épée.

Tu te rappelleras le bouquet apporté/par toi, bouquet fait d'ombre et d'eau et de silence,/bouquet pareil à la pierre entourée d'écume.

Ce fut alors comme jamais, comme toujours :/nous partons tous les deux vers le lieu sans attente/pour y trouver tout ce qui est en train d'attendre…. »