Air du temps

REFLEXION SUR L'EVOLUTION DU MONDE

1er mai 2021

LA JEANNE À QUÉBEC

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L’estuaire du fleuve Saint-Laurent, le plus grand estuaire au niveau mondial (370 km) : survol de la rive sud de l’estuaire du Saint-Laurent, large comme une mer à la hauteur de Mont-Joli (la largeur de l’estuaire atteint 48 km à son extrémité est) ; la ville de Québec est située à l’extrémité ouest de (crédit photo : Paul Tréguer)

12 avril 2010, port de Québec.

Nombreux sont les officiels brestois qui foulent aujourd’hui le pont du porte-hélicoptère Jeanne d’Arc. La Jeanne fait en effet escale à la capitale de la Belle Province. C’est une opportunité dans laquelle je me suis glissé pour le plaisir de jaser (discuter) de nouveau avec les habitants de cette nation du Canada que j’ai visitée pour la première fois en juin 1986.

Québec, un bref rappel d’Histoire.

Soutenu par Henri IV, roi de France, Samuel de Champlain vient d’implanter la première colonie française permanente de la Nouvelle-France à Port Royal en Acadie (aujourd’hui la Nouvelle-Ecosse). En 1608 il décide de construire une cité fortifiée à l’extrémité ouest de l’estuaire du Saint-Laurent. Elle est dénommée Québec (« Kébec » en algonquin signifie : « là où le fleuve se rétrécit »). Face à Lévis sur la rive sud, la ville de Québec est située par 46° 49′ de latitude nord. C’est à peu de chose près celle des Sables d’Olonne mais d’un côté à l’autre de l’Atlantique les climats ne sont pas comparables. Ils sont plutôt rudes à l’ouest, en raison de l’intensité des interactions océan-atmosphère-cryosphère dans un espace maritime bordé à l’est par le courant froid du Labrador. La neige peut s’établir à Québec dès le mois de novembre pour perdurer jusqu’au mois de mars, donnant un attrait particulier à la ville fortifiée qui surplombe l’espace portuaire de la rive gauche du Saint-Laurent.

 

Aujourd’hui, Québec accueille plus d’un demi-million d’habitants : elle s’est largement étendue au-delà des remparts, en particulier vers le nord et vers l’est.

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A Québec : dans le parc Montmorency, statue de Jacques Cartier (1491-1557), découvreur de la Nouvelle-France ; la fresque (trompe l’œil) dite « des Québécois », au coin de la rue Notre-Dame dans le Quartier Petit Champlain du Vieux-Québec

(crédits : Paul Tréguer).

Sur les remparts du Vieux - Québec, les vestiges de la guerre France – Angleterre du 18ème siècle, canons en batterie le long des remparts, en arrière-plan le château de Frontenac; un boulet encastré dans un tronc d’arbre (crédits : Paul Tréguer)

C’est avec un plaisir sans cesse renouvelé que je visite le Québec, le pays des hommes au si savoureux accent, à deux pas des Etats-Unis d’Amérique (1).

A la fois, si loin et si proche de la France.

 

Dans un autre Air du temps, je reviendrai sur la Belle Province, « découverte » du temps de François 1er par le Malouin Jacques Cartier. Mandaté par François 1er, roi de France, Cartier remonte en 1535 l’estuaire du Saint-Laurent jusqu’à Hochelaga (aujourd’hui Montréal). Les rives du Saint-Laurent sont alors peuplées par les « premières nations » dont certaines (Hurons, Iroquois, …) s’impliquent dans le conflit anglo-français, jusqu’à la défaite de la France à Québec en 1759 et à Montréal en 1760.

A Québec la bataille eut lieu dans les plaines d’Abraham qui longent le Saint-Laurent au pied des remparts, côté ouest. Depuis le chemin de ronde on imagine volontiers la flotte anglaise d’une cinquante de vaisseaux de guerre qui, à partir du mois de juin 1759, croisent dans le Saint-Laurent sous le feu des batteries du fort du Québec.

Plus de 10 000 hommes débarquent pour faire le siège de la forteresse. Dans la phase finale, le 13 septembre 1759 dans les plaines d’Abraham s’affrontent toutes bannières déployées les régiments aux habits colorés dont les hommes se mettent en position au son des tambours et des cornemuses. Les canons ouvrent le feu. Les boulets fauchent les hommes. L’odeur âcre de la poudre ennuage le champ de bataille et racle les gorges. A la tête de ses troupes le marquis Louis-Joseph de Montcalm meurt pour l'éphémère Nouvelle-France. Le général James Wolfe emporte la bataille pour l’Angleterre mais est mortellement blessé.

A Montréal, les régiments des rouges et des bleus, ambiance très 18ème siècle…

Si, la Nouvelle-France devient alors partie prenante du Canada et de l’empire britannique, tout au long du 18ème, du 19ème, et du 20ème siècle, les francophones d’Amérique du Nord ont su défendre avec une grande ténacité leur culture autonome. A tel point qu’un certain général de Gaulle rêvait en 1967 à un « Québec libre ! ».

A Québec : vue des plaines d’Abraham où le 13 septembre 1759 se tient la bataille actant la défaite des Français par l’armée britannique ; statue du Général de Gaulle, à proximité des plaines d’Abraham (crédits : Paul Tréguer)

En avril 2010, je suis à Québec pour une raison bien particulière : je fais partie d’une délégation finistérienne composée de représentants du Technopole Brest-Iroise, des Chambres de Commerce et d’Industrie de Brest et du Finistère, et de l’Université de Bretagne Occidentale. Ces organismes ont pris l’habitude de profiter d’escales de la circumnavigation annuelle du porte-hélicoptère Jeanne d’Arc pour tisser des liens avec leurs partenaires des pays hôtes.

 

Je représente l’Europôle Mer, consortium d’instituts de recherche académiques et d’écoles d’ingénieurs basés dans l’ouest de la France.

12 avril 2010, dans le port de Québec, le porte-hélicoptère Jeanne d’Arc.

Dans le port du Québec, la délégation finistérienne, conduite par François Cuillandre, maire de Brest, s’apprête à monter à bord de la Jeanne ; embarquement par la coupée (crédits : Paul Tréguer).

La Jeanne est familière à tous les Brestois. J’y suis déjà monté lors d’une escale à Alger en avril 2006, une opportunité pour renforcer des liens avec mes amies universitaires algériennes (2). Mais cette escale à Québec est unique. En effet elle se situe pendant la dernière circumnavigation du porte – hélicoptère. Lancé à Brest en 1961, le navire de 181 mètres de long, qui déplace 10 500 tonnes, sert d’école d’application aux élèves officiers de l’Ecole Navale basée à Lanvéoc – Poulmic sur la rive sud de la rade de Brest. Commandé par le capitaine de vaisseau Patrick Augier, la Jeanne a croisé au large des Etats-Unis, avec une escale à New York, avant d’embouquer l’estuaire du Saint-Laurent, libre de glaces. Elle sera de retour à Brest le 26 mai 2010 pour être désarmée, puis déconstruite (en 2014), et resserrement des budgets oblige, le navire - école de la Marine Nationale française ne sera pas remplacé.

Nous avons, de longue date, noué des relations avec les océanographes et scientifiques de l’université du Québec à Rimouski localisée plus en aval sur la rive droite du Saint-Laurent, et de l’université Laval, dont le campus est situé à l’ouest du Vieux-Québec. Aussi, en avril 2010, je ne manque pas l’occasion de rencontrer Louis Fortier (1954 – 2020), le promoteur d’études pluridisciplinaires sur l’océan Arctique. A cette époque, Louis est à la tête du vaste programme international de recherches ArcticNet. Océanographe biologiste, il a joué un rôle crucial dans la conversion scientifique du brise-glace nommé Amundsen, en hommage à Roald Amundsen, le héros du pôle Sud. Ce navire de 98 mètres de long et de 5 900 tonnes de port en lourd est armé par les gardes côtes canadiens. Il est amarré en amont de la Jeanne et une délégation brestoise est donc allée le visiter. Roald Amundsen a une importance toute particulière pour moi car je viens d’achever de conter les exploits de cet explorateur polaire Norvégien (3). A bord du Fram, il quitte Christensen (Oslo) le 7 août 1910, pour établir fin janvier 1911 une base sur la calotte glaciaire de la mer de Ross, avant de s’élancer à la conquête du point extrême de l’Antarctique, qu’il atteint le 14 décembre 1911. A l’invitation de l’université Laval je donne, le 13 avril, une conférence grand public sur les conquérants du pôle Sud.  Il est déjà temps de nous diriger vers Montréal, le cœur économique du Québec, où d’autres contacts nous attendent avant le retour au pays.

Il nous faut patienter jusqu’au 18 avril pour pouvoir prendre un vol transatlantique dans un ciel suffisamment dégagé des émissions du célèbre volcan islandais qui perce la calotte glaciaire Eyjafjallajökull. Les places sont chères à l’aéroport de Montréal et, la chance aidant, nous finissons par trouver un avion sur Toulouse, en compagnie de personnalités comme Pierre Moscovici, futur commissaire européen, et de Jacques Atali, en train d’écrire son prochain ouvrage « Demain, qui gouvernera le monde ? » …

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Dans le port du Québec, le brise-glace Amundsen : armé par la Garde côtière du Canada, c’est un navire scientifique de premier plan, très utilisé pour les campagnes océanographiques dans la baie d’Hudson et en mer de Baffin, entre le Canada et le Groenland (crédit : Paul Tréguer).

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La délégation brestoise (Mairie, Technopole, Chambre de Commerce) à bord de l’Amundsen, de gauche à droite : Marc Labbey, Michel Courtay, le commandant, François Cuillandre, Eric Vandenbroucke ; à gauche, une partie de la délégation avec Pascal Olivard (Université de Bretagne Occidentale) (crédits : Paul Tréguer).

Le développement de la coopération entre la France et le Québec, se concrétise quelques années plus tard par la création en 2016, par les deux premiers ministres Manuel Vals et Philippe Couillard, de l’IFQM, l'Institut France-Québec pour la coopération scientifique en appui au secteur maritime. Il fonctionne depuis cette date sous forme d’un dynamique réseau entre acteurs académiques et industriels français et québécois.

  1. Paul Tréguer, Dans les pas de deux géants, Librinova (2020)

  2. Paul Tréguer, Journal d’un océanographe – sur le rebord du monde, Elytis (2018)

  3. Paul Tréguer, Trois marins pour un pôle, Quae (2010)