Air du temps

REFLEXION SUR L'EVOLUTION DU MONDE

1er octobre 2022

Nobu Shirase

Robert Scott et Roald Amundsen, les deux premiers vainqueurs du pôle Sud sont morts jeunes, en action. Le premier, le 29 mars 1912 en Antarctique, le second, a disparu au large de l’île aux ours (Arctique) le 18 juin 1928. Qu’en est-il de Nobu Shirase, leur compétiteur japonais ?

4 septembre 1946. Voici un peu plus d’un an que le Japon a capitulé, terrassé par les explosions nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki. A Koromo-machi (Toyota City) dans la préfecture d’Aichi, Nobu Shirase s’éteint dans la pauvreté et la famine. Personne aux alentours ne sait qui il est et pourtant, en 1911, il a failli conquérir le pôle Sud, avec Roald Amundsen et Robert Falcon Scott…

Une fin tragique au 19ème siècle

En 2010, j’ai conté l’histoire de Nobu Shirase (1), ce lieutenant de l’armée japonaise fou des pôles. Pour l’écrire j’avais bénéficié de l’aide d’Hilary Shibata bibliothécaire au Scott Polar Institute (Cambridge). Elle avait traduit en anglais des documents japonais relatifs à la première expédition japonaise dans l’Antarctique. En 2011 Hilary Shibata a co-signé avec Lara Dagnell la traduction de l’ouvrage The Japanese South polar expedition, 1910-1912 (2), où est relaté le journal de Nobu Shirase, puis la fin de la vie de ce héros polaire. A la différence de Roald Amundsen et de Robert Falcon Sott, Nobu Shirase n’est donc pas mort en action polaire. A 85 ans il est décédé dans la pauvreté et dans la solitude, dans un pays qui venait de perdre une tragique aventure guerrière. Grâce à ces deux auteures nous connaissons ce qui s’est passé pour Nobu Shirase à son retour au Japon.

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Nobu Shirase (crédit : Australian Museum); le Kainan-maru, navire de la première expédition japonaise vers le pôle Sud. Longueur 33 m, maitre-bau ; 8,50m ; déplacement : 204 tonnes. Moteur auxiliaire: 18 CV ( Illustration, dessin aux traits : Yann Carmés).

Le reste de sa vie fut marquée tout d’abord par la célébration nationale de la première tentative japonaise de la conquête du pôle Sud. Dans la foulée du retour du Kainan-maru, le navire de l’expédition, le 19 juin 1912 à Yokohama, une immense parade de lanternes célébrant la « victoire » polaire du Japon est organisée à Tokyo. Mais le sentiment de liesse populaire fut brutalement interrompu par la mort du dernier empereur de l’ère Meiji le 30 juillet 1912, moins de six semaines après la parade. Pendant les cinq années suivantes un film et une exposition montrant les échantillons biologiques et géologiques recueillis pendant l’expédition firent le tour du Japon, avec à la clef des conférences de Shirase. Le souvenir populaire de l’aventure antarctique s’affadit cependant rapidement. Il fut toutefois relancé en 1927 par la visite de Roald Amundsen, le premier conquérant du pôle Sud, à la famille impériale du pays du soleil levant. Mais il fallut l’intervention du journal Höchi pour que Shirase soit officiellement invité par la famille impériale. La rencontre, émue, d’Amundsen et de Shirase fut l’occasion de rappeler que les officiers du Fram, le navire d’Amundsen, avaient exprimé leur admiration à Naokichi Nomura, le capitaine du Kainan-maru, pour savoir naviguer dans des mers hostiles à bord d’un si petit vaisseau, déclarant qu’eux-mêmes « ne se seraient pas aventurés à faire la moitié du chemin à bord d’un tel navire »

Puis Nobu Shirase dut surmonter les conséquences de la trahison du peu scrupuleux Keiicchi Tada, secrétaire de l’expédition antarctique. Après une première tentative infructueuse d’approcher la barrière de Ross (voir « Trois marins pour un pôle ») le Kainan-maru avait fait escale pour réparations à Sydney. Nomura et Tada embarquèrent sur un navire pour Tokyo afin de collecter, avec succès, des fonds pour financer une deuxième tentative. Celle-ci quitta Sydney le 19 novembre 1911, réussissant cette fois à entrer dans la baie des baleines et à s’amarrer sur la barrière de Ross non loin du Fram, le navire d’Amundsen. Lors de cette deuxième tentative, Shirase apprit que les expéditions d’Amundsen et de Scott étaient déjà en route pour le pôle Sud. Voulant sauver son honneur il organisa un raid sur la calotte glaciaire. Grâce à l’expertise des Aïnous (peuples des îles Kourilles) dans la conduite des chiens de traineaux, il atteignit en un temps record 80° de latitude sud. Pendant le voyage de retour Keiicchi Tada écrivit son propre rapport de l’expédition, dénigrant Shirase auprès du comte Okuma (2), sponsor de l’expédition. Il le publia dès le mois de juillet 1912, court-circuitant le chef de l’expédition, dont le rapport ne fut rendu public qu’en janvier 1913, publication tardive qui le priva de substantiels revenus.

Le dernier problème auquel Shirase dut faire face est celui du remboursement des dettes de l’expédition, un total de 40 000 yens, pour payer les salaires des marins et des expéditionnaires. Cela lui prit 23 années. Les retours financiers de sa vente d’ouvrages et les sommes recueillies lors de ses conférences étant notoirement insuffisants, il n’eut d’autre choix que de vendre sa propre maison, puis de diriger de 1921 à 1924 un élevage de renards à fourrure aux îles Chishima / Kourilles. Il ne lui resta pour survivre que sa maigre pension de l’armée et les légumes qu’il cultivait dans un jardin. Libéré de ses dettes en 1935 Nobu Shirase se réfugia de 1944 à 1945 à Konoura, dans l’enceinte du temple Jorenji où il était né. A la fin de la guerre, sa seconde fille Takado recueilli ses deux parents à Arashiyama puis à Koromo-machi, où elle espérait trouver quelque nourriture. Elle fut si rare que Shirase mourut de faim le 4 septembre 1946.

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Le brise-glace scientifique Shirase est un navire auxiliaire de la Force maritime d'autodéfense japonaise, lancé le 16 avril 2008, longueur : 138 m, maître-bau : 28 m (crédit : Wikipedia).

Une reconnaissance au 20ème siècle

A Nikaho fut érigée en 1981 une statue en son honneur et, depuis 1990, la Shirase Antarctic Expedition Party Memorial Museum conte l’histoire de l’expédition antarctique. Tous les 28 janvier le musueum organise un festival intitulé « The Walk in the Snow » en reconnaissance des efforts de Shirase et de ses compagnons.

Il est incontestable que l’expédition conduite par Shirase a véritablement créé une tradition japonaise de recherche en Antarctique, à la fois sur le continent et sur son océan.

Le Japon est l’un des signataires du Traité de l’Antarctique (1959) qui fait de ce sixième continent un territoire dévolu à la paix et à la science. Transportée par le navire Soya la première JARE (Japanese Antarctic Research Expédition) est lancée en 1956 à la base scientifique Syowa (昭和基地, Shōwa kichi) (carte ci-dessous) implantée sur l’île antarctique Ongul, en Terre de la Reine-Maud. Cette base est le lieu de l’histoire du film Antarctica (1983) où quinze chiens de traîneau sont abandonnés à leur propre sort, tragique reproduction de l’aventure des maîtres-chiens Aïnous au moment du départ précipité de l’expédition de Shirase le 3 février 1912 (1). Ce programme concrétise en fait la contribution du Japon à l’Année Géophysique Internationale (1957-1958). Depuis, les chercheurs japonais ont réalisé d’incomparables observations astronomiques, géophysiques, météorologiques, ainsi qu’océanographiques grâce au brise-glace Shirase (voir ci-dessus) ancrant dans la durée la reconnaissance du Japon à son premier explorateur polaire.

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De longue date le Japon est présent en Antarctique, particulièrement à Syowa le long du littoral du secteur Indien et en altitude sur le plateau polaire à Dôme F (forage glaciaire). Les plateformes de glace, en bleu, sont numérotées : 1 = Ross ; 2 = Amery ; 3 = Larsen ; 4 = Getz. D’après (3)

Références :

. Trois marins pour un pôle, Paul Tréguer, éditions Quae (2010)

. The Japanese South polar expedition, 1910-1912, compiled and edited by the Shirase Antarctic Expedition Supporters’s Association, translated in English by Lara Dagnell & Hilary Shibata (Eskine press)

. Conquêtes antarctiques, G. Jacques et P. Tréguer, CNRS éditions 2018.