Air du temps

REFLEXION SUR L'EVOLUTION DU MONDE

1er juillet 2022

Soleil Levant 

Le Japon est un autre univers.

Dans le prolongement de la ceinture de feu de l’océan Pacifique, soumis à Vulcain le dieu de la Terre, cette nation a pris comme symbole le soleil levant. Des typhons aux séismes les habitants de l’archipel du Japon ont appris à connaître les effets parfois dévastateurs des feux du Ciel et de la Terre. Les Sapiens qui habitent ce territoire restreint et instable savent qu’ils sont peu de choses face aux forces de la Nature et qu’ils doivent se comporter entre eux avec civilité et solidarité. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles les Japonais de tradition manifestent volontiers de la modestie et du respect vis-à-vis de leurs interlocuteurs… 

Baigné par les eaux du Kuroshio (en japonais 黒潮, courant noir), le troisième plus grand courant marin au monde après le Gulf Stream et le Courant Circumpolaire Antarctique, cet archipel s’étend en latitude sur plus de 3000 km. Il comprend plus de 600 îles dont les plus importantes sont Hokkaidō (en zone subarctique), Honshū (l’île principale), Shikoku, et Kyūshū (en zone subtropicale). Le plus haut sommet du Japon est le mythique mont Fuji (3 776 m) dont la dernière éruption date de 1707. Ce territoire restreint, un peu plus grand que l’Italie, accueille une population d’environ deux fois celle de la France. Il est densément peuplé (337 habitants au km2) et 80% de ses 370 000 kilomètres carrés sont incultivables. 

Mon premier contact direct avec le Japon date de 1987. Je devrais dire, mon premier contact « avec un Japonais ». Cette année-là en effet, un éminent spécialiste de mon sujet de recherche avait entamé un séjour sabbatique à l’Université de Brest. Nous sommes devenus amis et je n’ai cessé d’interagir avec lui depuis. 

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 Carte du Japon (d’après Atlas Fernand Nathan 1968) ; le Japon : un territoire en mouvement : plaques tectoniques en actions (crédit : oghmoir at the English Wikipedia, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=14546810) 

De l’invasion de l’Asie à la guerre nucléaire… 

Pendant l’enfance et l’adolescence, le Japon c’était d’abord la deuxième Guerre mondiale et l’attaque de Pearl Harbor le 21 décembre 1941 par les avions de l’aéronavale japonaise. Un empire du « soleil levant » allié aux puissances de

« l’Axe », un peuple à la recherche d’espace qui devient agresseur, à la conquête de la plaque continentale auquel le Japon était rattaché 15 millions d’années auparavant et, au-delà, à celle des îles de l’Indonésie et du Pacifique sud. Puis s’ancrèrent dans mon esprit les images de militaires Japonais sans pitié à l’égard des prisonniers britanniques du « Pont de la rivière Kwaï » et, sur la fin de la guerre, celles des attaques suicides des pilotes « kamikazes », traversant un feu d’enfer pour s’abattre sur les navires de guerre américains. Et bien sûr les gigantesques et tragiques nuages des explosions nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki laissant dans leurs sillages des centaines de milliers de morts. Bien plus tard capteront mon attention les visuels des deux magnifiques films de Clin Eastwood racontant la bataille d’Iwo Jima, vue du côté états-unien (« La mémoire de nos pères ») et du côté japonais (« Lettres d’Iwo Jima »). La guerre donc, et ses effets dévastateurs sur les corps et les âmes. 

De l’amour de la nature à la recherche de la sérénité… 

Le contraste est frappant avec le Japon que j’ai découvert à partir de 1995, à l’occasion des réunions scientifiques sur le Traité de l’Antarctique et sur les impacts du changement climatique, à Tokyo puis à Yokohama. Sous la conduite de mes incomparables guides, Akiyoshi et Mitsuko, j’ai pris conscience de la profonde aspiration de ce peuple d’Orient à la paix et à la sérénité, après les terribles meurtrissures de la 2ème Guerre mondiale. 

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Japon 1931, l’équipage du croiseur français Waldeck Rousseau (dont le premier maitre Thomas Le Bris, source de mon information) au pied du Grand Bouddha de Kamakura (crédit : Marine Nationale); droite : mai 1999 : conduit par des amis japonais je visite de Grand Bouddha : tout est dans la même place ou presque…le monde n’aurait-il pas changé ? (crédit : Paul Tréguer) 

Soixante-huit ans après l’équipage du croiseur français Waldeck Rousseau, en mai 1999 je me rends à Kamakura, au sud de Yokohama, le long de la baie de Sagami. L’immense statue de bronze d'Amitabha Bouddha, construite en 1252, soit plus de sept siècles plutôt, domine la foule des pèlerins. Pétrifié dans une attitude de béatitude éternelle le Bouddha vous invite à vous interroger sur vous-mêmes. Me voici directement plongé dans l’imaginaire religieux du Japon.

 

Mes amis me révèlent que le bouddhisme y a été introduit, entre le Vème et le VIème siècles, par des Coréens et des Chinois. Cette école de pensée s’est facilement mêlée au traditionnel shintoïsme qui incite l’homme à accepter de vivre dans la souffrance voire dans la restriction, pour trouver la sérénité dans la vie future. C’est ainsi que l’on peut devenir un « éveillé », un être empreint de sagesse absolue et de sérénité. Un shintoïste est un brin panthéiste. En effet il retrouve dans la nature des « kami » à vénérer et à respecter, tels que l’eau, le vent, la montagne. Il rend grâce également à ses ancêtres. Plus tard je découvrirai en Chine d’autres philosophies d’Orient: celle de Confucius (l’ordre et le juste milieu), et celle de Lao Tse (tout est relatif ici-bas, l’essentiel est de rechercher l’immortalité).

A cet égard le film « Dreams » d’Akira Kurosawa (l’auteur des « Sept Samouraïs ») est une excellente introduction à l’imaginaire des japonais d’aujourd’hui qu’il s’agisse de leurs peurs (la guerre, l'arme nucléaire, l'industrie nucléaire, la pollution de la planète) mais aussi de leurs passions artistiques ou panthéistes. 

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Japon, en gare de Tokyo : le Shinkansen, le TGV japonais ; à Kyoto : des japonaises en habits traditionnels, le Temple d’or, des jardins de graviers et des artistes en action (crédits : Isabelle et Paul Tréguer). 

La recherche de la sérénité s’exprime tout particulièrement à Kyoto et dans ses monastères qui n’excluent nullement les arts qui découlent de la pratique du bouddhisme. Par exemple l’ikebana, l’art floral japonais, incite à concevoir des offrandes destinées aux esprits divins. Les jardins zen, où l’on se recueille afin d’entrer en étroite relation avec les dieux et la nature, sont toujours très recherchés. 

Des feux de la Terre à Fukushima… 

Le Japon, très densément peuplé est, paradoxalement pour un pays sans ressources propres, d'un niveau de vie élevé dont l’économie industrialisée est dans le top 3 mondial. Pour limiter les importations d’énergies fossiles il a fait le choix de développer l’énergie nucléaire pour la génération d’énergie électrique. En principe la Japon compte 39 réacteurs nucléaires opérationnels mais 8 seulement sont en fonctionnement. Après la catastrophe nucléaire de Fukushima, tous les réacteurs avaient été arrêtés. 

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La centrale de Fukushima impactée par un tsunami le 11 mars 2011 (crédit : cette image vectorielle non W3C-spécifiée a été créée avec Inkscape. — Travail personnel; based on: Asahi Shimbun Newspaper, BBC News Website, and Diagram from Flickr, CC BY 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=14801655

Le 11 mars 2011, les fonds marins ont tremblé au large de l’île principale du Japon, Honshu, provoquant un Genpatsu-shinsai, c’est à dire un accident combinant les effets d'un accident nucléaire et d'un séisme. 

Le tsunami consécutif au séisme a mis hors service le système de refroidissement principal de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, entraînant la fusion des coeurs des réacteurs 1, 2 et 3 ainsi que la surchauffe de la piscine de désactivation du réacteur 4. Il s'agit d'un accident industriel majeur. La deuxième catastrophe de centrale nucléaire de l'histoire, classée au niveau 7, le plus élevé sur l'échelle internationale des événements nucléaires (INES), au même degré de gravité que la catastrophe de Tchernobyl (1986), se caractérise en particulier par le volume important de rejets radioactifs dans l'océan Pacifique. Cette catastrophe a eu des répercussions majeures non seulement au Japon (voir encadré), pour les populations locales, l’approvisionnement électrique, ainsi que pour l’industrie nucléaire du pays, mais aussi au niveau mondial, provoquant par exemple la décision de l’Allemagne de mettre fin à sa filière nucléaire pour produire de l’électricité. La durée du démantèlement de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi est évaluée à quarante ans. 

Un ami japonais m’écrit : 

« L'événement malheureux de la centrale nucléaire de Fukushima a entraîné des problèmes majeurs pour notre vie et notre environnement. …On peut dire que c'est une catastrophe semblable à celle de Tchernobyl. Pour rétablir la situation, la tâche prendra des décennies et non des mois. On a découvert qu'il y a eu une série d'alertes sur les radiations dans la nourriture ces derniers mois, y compris le boeuf, les champignons, le thé vert, etc... Notre gouvernement a interdit l'expédition de riz provenant d'une région proche de la centrale nucléaire de Fukushima après que des niveaux élevés de césium radioactif aient été détectés……L'eau contaminée s’échappe de la centrale nucléaire et se répand dans la mer adjacente…. 

Les sismologues japonais s'attendent à ce qu'un séisme massif de magnitude > 9,0 frappe le Japon dans un avenir proche. Si d'autres centrales nucléaires sont attaquées par ce séisme et ce tsunami, les matières radioactives seront dispersées sur tout le territoire japonais. Les îles japonaises sont assez petites. Que devons-nous faire ? Il n'y a pas assez d'espace pour évacuer notre peuple. C'est un rêve horrible… » 

Implanter des centrales nucléaires dans des zones sismiquement actives n’est certainement pas ce qu’Homo Sapiens sait faire de mieux et, dans le contexte du changement climatique, le Japon devrait amorcer un virage vers la production d’énergies décarbonées… et non nucléaires. Mais ce n’est pas ce qui est actuellement prévu. Pour atteindre la neutralité carbone en 2050, « il faut non seulement que l'industrie, mais aussi tout le Japon, y compris le secteur public et chacun de vous, fasse de son mieux", déclare le gouvernement. Il table sur 30 à 40 % de l'approvisionnement en électricité assuré par les centrales nucléaires, 40 à 50% étant couvert par les centrales thermiques. Ces dernières seront équipées de systèmes de captage du CO2, ce qui est une excellente idée. Les 10 % restants seraient produits à partir d'hydrogène. Le gouvernement compte aussi développer l'éolien en mer, avec un objectif de production de 45 gigawatts d'ici 2040, soit un bond gigantesque par rapport au 0,02 gigawatt actuel. A suivre donc… 

Exploiter les ressources minières au fond de l’océan ? 

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Un dépôt massif de terres rares découvert au large du Japon, Yutaro Takaya et al., Scientific reports (2018)

(Crédit : Scientific reports). 

Le Japon est dépourvu d’énergie fossile et pratiquement de ressources minières. Cinq métaux seulement sont exploités dans l’archipel pour la satisfaction des besoins de l’industrie : le cuivre, l'or, l'argent, le magnésium (extrait de l'eau de mer) et le chrome, nécessaire aux aciers spéciaux. Un sixième, le zinc, est assez abondant. Un nouveau champ d’activité semble s’ouvrir pour les décennies à venir. Il s’agit de l’exploitation des éléments des terres rares (ETR) utilisés dans de nombreuses applications industrielles, notamment l'électronique, l'énergie « verte », l'aérospatial, l'automobile et la défense. La fabrication d'aimants permanents représente la plus grande et la plus importante utilisation finale des ETR, soit 29 % de la demande estimée en 2020. Il a souvent été écrit que les ETR étaient indispensables aux éoliennes mais c’est inexact. Seules celles qui comprennent des aimants permanents en utilisent. Ce n’est pas le cas de la grande majorité d’entre elles. 

Quoi qu’il en soit, un dépôt massif de terres rares a été découvert au large de l’île Minamitorishima qui appartient au Japon sur un espace de 105 km2 où la ressource est estimée à 1,2 millions de tonnes d'oxyde de terres rares. Elle représente respectivement 62, 47, 32, et 56 années de la demande mondiale annuelle pour les éléments Yttrium, Europium, Terbieum, et Dystrosium. L'énorme quantité de cette ressource et l'efficacité du traitement minéral mis au point pour l’extraction (l’Agence Japonaise pour les ressources naturelles et l’énergie a mis au point un robot capable d’extraire les minéraux sous la mer) laissent à penser que cette nouvelle ressource pourrait être exploitée dans un futur proche. Les Japonais seront-ils les premiers à exploiter des gisements miniers en mer profonde ? Etant donné les risques pour la biodiversité des mers abyssales, ce type d’exploitation n’est évidemment pas recommandé par les scientifiques (cf. Air du temps du 1er mars 2022). 

Pays de tradition à la fort longue Histoire, pays moderne et dynamique au coeur des enjeux géostratégiques de l’Océan Pacifique qui est décidemment l’océan du 21ème siècle, le Japon est à maints égards attachant. Sa découverte est chaudement recommandée à toutes celles et tous ceux qui veulent entrer dans l’imaginaire des pays d’Orient et qui sont à la recherche de repères pour comprendre l’évolution du monde…