Air du temps

REFLEXION SUR L'EVOLUTION DU MONDE

Photos 1et 2 : L’archipel du Svalbard. Dans l’île principale, au Spitzberg, la station radar EISCAT

(European Incoherent Scattering) est implantée à Longyearbyen (crédit photo : Paul Tréguer).

Photo 3 : Aurore boréale, observée au Spitzberg par une équipe du CNRS (1). Le radar EISCAT (European Incoherent Scattering) est surplombé par les étoiles Castor et Pollux. A droite, on distingue, les groupes d'étoiles les Hyades et les Pléiades.

1er février 2021

SPITZBERG

27 août 1998. Longyearbyen. Je me sens tout petit au pied de la haute station radar de l’association EISCAT dont la parabole s’ouvre vers le ciel. L’association scientifique EISCAT (European Incoherent Scattering) réunit les efforts de l’Allemagne, de la France, du Royaume-Uni, du Japon, de la Finlande, de la Norvège et de la Suède pour l’étude de la haute atmosphère et de l’ionosphère. Nous sommes au Spitzberg, dans l’archipel du Svalbard par 78° 13′ nord, bien plus au nord que le cercle polaire.

Sentinelle du Nord…

Le Svalbard est situé au réceptacle de l’entonnoir qui concentre le plasma solaire magnétique de l’ionosphère. Ce plasma est connu pour brouiller les communications radio et les signaux utilisés pour la navigation par satellite, voire pour déclencher des pannes d’électricité à grande échelle, comme celle survenue en mars 1989, avec un « black-out » de plusieurs heures au Québec et dans le nord-est des Etats-Unis. EISCAT, qui dispose de deux antennes réceptrices en Suède et en Finlande, de deux antennes émettrices en Norvège, et de deux radars au Spitzberg, veille pour nous (2).

Du charbon en Arctique

A un plus de 1300 km du pôle Nord, le Svalbard, qui occupe une surface de 61 000 km2 (9 fois la superficie des îles Kerguelen), est très peu peuplé (2 884 habitants en juillet 2020). L’archipel présente pourtant de nombreux intérêts stratégiques, notamment du fait de l’existence de gisements de charbon dans les roches datant du Paléozoïque (Carbonifère et Permien), sur les versants nord et est de l’Isfjorden (3). Leur présence au Spitzberg est attestée depuis 1610, depuis que le chasseur de baleine anglais Jonas Poole découvrit des débris de houille le long des rives méridionales du Kongsfjorden.

Longyearbyen : vestige d’exploitation de charbon déposé en étroites veines à flanc de colline ; flotte de motoneiges prêtes pour l’hiver arctique

(crédits photo : Paul Tréguer).

La cité de Longyearbyen, nichée dans l’Isjforden, a été créée en 1906 par le businessman américain John Murro, pour y lancer l’exploitation du charbon, initiée en 1916. Elle satisfaisait alors les besoins en énergie des vapeurs de Peter S. Brandal pendant la Première Guerre Mondiale. Depuis 1932, la compagnie russe Arktikougol extrait le charbon à Barentsburg à l’ouest de Longyeabyen. En pleine Seconde Guerre Mondiale, le 8 septembre 1943, les cuirassés allemands Scharnhorst et Tirpitz, accompagnés de 6 destroyers, pénètrent dans l’Isjforden pour bombarder Barentsburg puis Longyearbyen. Outre les installations minières, les allemands détruisent les éléments défensifs des Norvégiens, au service de la Home Fleet britannique (2). Après la guerre, l’extraction de charbon s’est poursuivie à Svea (à une soixantaine de kilomètres de Longyearbyen).  En 2017, la Norvège a annoncé son intention d’y mettre fin.

Ny Alesund

Août 1998 : de Longyearbyen à Ny Alesund (Spitzberg) : vol à bord d’un bimoteur ; vue de sommets du Spitzberg (« montagnes pointues ») au-dessus d’une mer de nuages (crédits photo : Paul Tréguer).

Ny Alesund (Spitzberg) : Vue générale de la base scientifique en 1998 (crédit photo : Paul Tréguer) ; la station chinoise Huanghe (Fleuve Jaune) a été établie en 2004 (4).

Bordé par la mer de Barentz, la mer du Groenland et l’océan Arctique, l’archipel du Svalbard a servi de base aux expéditions polaires arctiques depuis plusieurs siècles. Quand on visite Ny Alesund, dans le Kongsfjorden, ce qui frappe c’est l’intense activité scientifique dont elle est le siège : station de mesure du CO2 atmosphérique (l’une des plus hautes en latitude de l’hémisphère nord), station européenne de télémétrie par satellite, base germano-française arctique de l’AWIPEV (Alfred Wegener Institut – Institut Paul Emile Victor), base Corbel de la France (IPEV) installée en 1956 à 5 km dans le sud-est de Ny Alesund. En 2004, signataire du traité de 1920 (voir ci-dessous) la Chine a ouvert la station Huanghe (Fleuve Jaune) à Ny Alesund, au débouché sud-ouest de la route arctique de la soie. « L’empire du milieu », qui est membre de l’Arctic Scientific Committee depuis 1996 (5), est en fait très actif dans l’Océan Arctique (5). Le Huelong 2, premier brise-glace scientifique construit par la Chine a accompli sa première mission transocéanique en Arctique en 2020.

Le Svalbard, un petit Antarctique ?

Au fait, à qui appartient le Svalbard ? Le traité du 9 février 1920, entré en vigueur le 14 août 1925, reconnait la souveraineté norvégienne sur l'archipel, mais celui-ci est déclaré « zone démilitarisée ». Les signataires originaux du Traité incluent l'Australie, le Canada, le Danemark, la France, l'Italie, le Japon, les Pays-Bas, la Norvège, la Suède, le Royaume-Uni (Dominions d'outre-mer compris) et les États-Unis d'Amérique. L'Union soviétique le signe en 1924, l'Allemagne et la Chine en 1925. A ce jour il y a plus de quarante pays signataires.

Si la Norvège récupère l'administration du Svalbard, selon les termes de ce traité, les citoyens des pays signataires ont le droit d'exploiter les ressources naturelles « sur un pied d'égalité absolu » (principalement extraction de charbon). Actuellement, ceux de la Norvège et de la Russie utilisent ce droit.  Selon le Traité du Svalbard les pays signataires peuvent, dans le cadre de la loi norvégienne, entrer et sortir de l’archipel en liberté, sans avoir besoin de visa. Ils ont le droit d’y mener des activités économiques ainsi que des études scientifiques sur l’île de Spitzberg et dans les eaux territoriales.

Le Svalbard, archipel de la science et démilitarisé, est-il un petit « Antarctique » ? On le sait, le continent antarctique est le seul espace de la planète Terre a-national et totalement dévolu à la science. La possibilité d’une exploitation économique des ressources terrestres et marines de l’archipel du Svalbard fait cependant une grande différence…

(1) https ://phototheque.cnrs.fr/i/20080001_0408

(2) Paul Tréguer. Journal d’un océanographe – sur le rebord du Monde. Elytis, 2018.

(3)  Audun Hielle. Geology of Svalbard. Norsk Polarinstitutt, 1993.

(3) https ://fr.123rf.com/photo_14927258_la-chine-a-ouvert-sa-premi%C3%A8re-station-de-recherche-arctique-scientifique-la-station-de-la-rivi%C3%A8re-jaune-.html

(4) Liu Bio. Arctic and Antarctic expeditions, 2000.