Air du temps

REFLEXION SUR L'EVOLUTION DU MONDE

1er décembre 2021

TROIS GORGES

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La Chine dans son contexte physique et géopolitique ; en bleu la descente du Yang Tsé, le Fleuve Bleu, de Chongqing au Barrage des Trois Gorges, en amont de Yichang (crédit : Paul Tréguer)

23 avril 2011.

Le Victoria 3 prend son alignement pour franchir sans encombre la gorge de Wu. La falaise s’élève presque à la verticale du fleuve Yanzi Jiang (ou Yangtse Kiang, dit « Yang Tsé », aussi appelé le « Fleuve Bleu ») laissant apparaître une ligne située à près de sept mètres au-dessus du niveau de l’eau, délimitant une bande de roches plus claires. Le niveau d’étiage est décidément très bas cette année. C’est la conséquence d’une période de sécheresse, aussi sévère que celle qu’a connu en 1910 le Poyang Hu, dans le Jiangxi, et le Dongting Hu, dans le Hunan, deux lacs immenses qui, en amont, jouent un rôle-clé dans la régulation du système hydrographique du fleuve Yang Tsé. Habituellement après l’hiver, la saison sèche en Chine, les pluies printanières sont abondantes. Mais ce n’est pas le cas cette année où le cycle de l’eau alimentant le Yang Tsé est visiblement perturbé, affectant la vie de plus de 35 millions de personnes. Est-ce l’une des nombreuses manifestations du changement climatique déjà perceptibles en Chine, ou un événement exceptionnel d’ampleur décennal ?

Au fil du Yang Tsé…

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A Chongqing, vue d’un paquebot de la même classe que le Victoria 3, quittant le port pour, au fil du Yang Tsé se diriger vers le barrage des Trois Gorges (crédit : Paul Tréguer).

 

Dans la nuit du 22 avril 2011, le Victoria 3, paquebot à cinq ponts à la coque sombre soulignée de tirets blancs, d’une cinquantaine de mètres de long, au pavois tout illuminé, débordant de l’embarcadère amarré au confluent de la rivière Jialing et du fleuve Yang Tsé, quitte Chongqing (« la ville-montagne », dans le Sichuan). Chongqing, 35 millions d’habitants, est une ville industrielle de premier plan, en particulier pour les industries liées aux armements et au secteur automobile.

Le lendemain, navigant dans la brume qui nimbe la scène d’une atmosphère d’estampe chinoise traditionnelle, nous franchissons la première des Trois Gorges, celle de Qutang. Des falaises de calcaire escarpées s'élèvent jusqu'à mille deux cent mètres au-dessus d’un fleuve étroitement enserré dans un lit de cent mètres de largeur. Le flot, contraint à traverser la gorge à vive allure, entraine, entre des voiles évanescents, des péniches lourdement chargées de sable, de graviers, de cabanes et d’engins de chantier, de produits pétroliers ou véritables porte-conteneurs qui, au fil de l’eau, semblent glisser sans effort.

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Péniches le long du Yang Tsé (crédits : Paul Tréguer).

Une escale à Wushan nous permet, grâce à une embarcation annexe du paquebot, d’explorer le réseau hydrographique adjacent de la rivière Daning et surtout d’entrer dans la vie de pêcheurs qui, à l’aide de jonques motorisées, capturent leurs proies à l’aide de filets traditionnels qu’ils font s’envoler avec habileté sous les cris ironiques de macaques qui se cachent derrière les bosquets touffus des bords de la rive.

Passant sous le pont métallique en arc de cercle de Wushan, d’une portée de presque cinq cent mètres, le Victoria 3 entre dans la spectaculaire gorge de Wu, la seconde des trois, longue de près de cinquante kilomètres, encadrée de versants abrupts au pied de pics spectaculaires aux noms magiques. En ce mois d’avril le déficit hydrique est tel que la végétation n’a pas encore eu le temps de recoloniser les roches découvertes. Le minéral triomphe sur l’organique.

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Pêcheurs de la rivière Daning (crédits : Paul Tréguer).

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Au fil du Yang Tsé, : navigation dans la gorge de Wu.

Précédé de deux de ses confrères, le Victoria 3 prend la file d’un convoi pour passer les rapides de Lint, en aval d’un rocher au nom évocateur de « cercueil de fer ». Avant la construction du barrage, la descente de tourbillons puissants et des piliers calcaires rendaient ici la navigation fort dangereuse. Dans la lumière déclinante du soir, nous approchons de la troisième des Trois Gorges, celle de Xiling, qui s’étend sur une soixantaine de kilomètres. Nous ne la verrons pas car il nous faut prendre quelque repos afin d’être au mieux de notre forme pour le franchissement, de nuit, du « barrage des Trois Gorges » dans la province du Hubei.

Le barrage des Trois Gorges

24 avril à deux heures du matin, dans une demie obscurité je marche d’un bord à l’autre du pont du Victoria 3, bien éveillé car j’ai l’impression de vivre un moment exceptionnel. Dans un lent mais puissant mouvement, en pleine lumière des projecteurs, les portes d’une écluse se referment sur quatre navires distants seulement de quelques centimètres. Dès lors nous devenons les jouets d’une échelle d'écluses à 5 niveaux qui nous permet de franchir sans encombre un dénivelé de 113 m, chaque écluse enchaînant sur la suivante par des portes ouvrantes de 25 m de haut. J’ai le sentiment d’être un microscopique Gulliver manipulé par un monde de géants…

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Passage sous le pont métallique en arc de cercle de Wushan, d’une portée de presque cinq cent mètres ; Dans une écluse du barrage des Trois Gorges (crédits : Paul Tréguer).

Au débarquement du Victoria 3 , dans la lumière de l’aube, nous grimpons au niveau supérieur pour une vue d’ensemble sur le barrage hydroélectrique qui nous laisse pantois. Il est en effet colossal : plus de deux kilomètres de large, 180 mètres de haut. Sa puissance est équivalente à celle de 18 centrales nucléaires, et c’est la plus puissante centrale hydroélectrique au monde, témoin de l’ambition économique de la République Populaire de Chine. Mis en service de 2006 à 2009, sa construction fut décidée le 3 avril 1992 par le Congrès national du peuple.

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Maquette simulant l’ensemble des installations du barrage des Trois Gorges, à droite on distingue les 5 écluses permettant la réception des navires (crédit : Paul Tréguer)

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Le barrage des Trois Gorges (L=2 335 m; h=140 m), situé sur le Yang Tsé (province de Hubei), mis en production de 2006 à 2009 il atteint une puissance maximale 18 Giga watts électriques (GWe) (Crédit : Paul Tréguer).

Fait rare il n’y eu pas unanimité au Congrès. De vives oppositions se sont manifestées, notamment du fait des impacts du barrage sur les populations riveraines concernées. La mise en eau du lac de barrage correspond en effet à l’inondation de 600 km2 de terres agricoles et de forêts, avec déplacement de plus de 1,8 million d'habitants, l'engloutissement de 1300 sites historiques et archéologiques, de 15 villes et 116 villages, sans parler d’importantes conséquences géologiques et écologiques en aval du barrage.

L’accès aux moyens modernes de production d’énergie renouvelable à l’échelle de la Chine a décidément un prix et il est considérable.

Liu Le Grand…

Au terme de cette exploration de l’univers du « Fleuve Bleu », notre guide nous a réservé une surprise : la visite du temple de Liu, au pied du barrage. Un jour, il y a très longtemps, selon la légende, l’écoulement du Yang Tsé fut bloqué par un rocher géant. Liu le Grand, transformé en taureau grâce aux dieux, prit la tête d’un troupeau de ses congénères qui se désolaient de ne plus bénéficier de verts pâturages. Poussant l’obstacle de toute la puissance conjointe de leurs cornes les bovidés réussirent à faire basculer le gigantesque obstacle, libérant l’eau du fleuve qui put reprendre son cours jusqu’à la mer, faisant bénéficier de son eau et de ses alluvions les êtres vivants des basses terres.

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Liu Le Grand transformé en taureau grâce aux dieux (Crédit : Paul Tréguer)

Est-ce une métaphore de ce que la nature et ses forces gigantesques réservent au barrage des hommes ? Espérons que non car les conséquences seraient incommensurables…