Air du temps

REFLEXION SUR L'EVOLUTION DU MONDE

Visages d’une jeune égyptienne, d’une Chinoise, d’un marin malgache, d’un Français, et d’un marin portugais. Photos Paul TREGUER

1er octobre 2020

VALLADOLID

28 juin 2018. Je navigue dans l’océan Atlantique, à bord de la Santa Maria, réplique du navire de Christophe Colomb. Avez-vous déjà apprécié le silence, à bord d’une caraque ou d’une caravelle ? Imaginez la houle qui vous berce dans le château de la poupe, et vous n’entendez plus que la mer qui glisse sur la coque de bois et les voiles carrées qui se frottent aux agrès en chuintant. Vous êtes en train de traverser l’Atlantique vers les Antilles à bord d’un navire de seulement vingt-deux mètres de long. Vingt-deux mètres, c’est bien court pour affronter les tempêtes de l’Atlantique sur un navire qui se traine à quelques nœuds, par vent portant. Et du coup, le voyage est bien long pour l’équipage, qui voit l’eau croupir dans les barriques et la viande s’avarier au bout de quelques semaines. Et la vigie qui cherche désespérément quelque signe de vie, volant ou flottant à l’horizon…

 

De la controverse de Valladolid….

11 octobre 1492. Après deux mois et demi de navigation éprouvante, la vigie de la Santa Maria annonce : Terre ! Christophe Colomb débarque bientôt sur une île des Bahamas. Les européens viennent de redécouvrir les Amériques. Et vous connaissez la suite : à la fin du 15ème et au début du 16ème siècle la colonisation espagnole et portugaise se développe aux dépens des indigènes. Les « Indiens » sont dépossédés de leurs terres, enrôlés de force par les « colons », décimés par la variole, la rougeole, et les massacres (1). Isabelle la Catholique s’indigne des pratiques de ses sujets « conquistadors », mais ne refuse pas de recueillir les bénéfices sonnants et trébuchants, d’or et d’argent, qui en résultent. Par les « routes de la soie » ils seront finalement transférés jusqu’en Chine (2)

Pour protéger les « Indiens », à la suite d’Isabelle, Charles Quint promulgue les lois de Burgos (1512) puis les « Leyes novas » (1542), mais elles ne sont pas appliquées. Aussi, en 1551, presque soixante ans après le premier voyage de Christophe Colomb, décide-t-il, de concert avec les papes Paul III et Jules III, d’ouvrir, dans l’ancienne résidence des rois de Castille située à 200 km dans le nord-ouest de Madrid, une conférence qu’il est convenu d’appeler « la controverse de Valladolid ».

Pendant un an, devant les représentants du pape et de l’empereur, le dominicain Bartholomé de las Casas et le jésuite et philosophe Juan Ginés de Sepúlveda débattent de la question : les « Indiens » ont-ils une âme, ou sont-ils des animaux, des êtres inférieurs ? Sont-ils des hommes comme nous, sous-entendu comme les Européens ? Pour Sepúlveda il existe dans le monde des sous catégories d’humains, faites pour être dominées. Bartholomé de las Casas se livre, lui, à un véritable réquisitoire contre la colonisation espagnole, et je vous invite à relire les belles pages de son ouvrage (3). Las Casas connait bien les méfaits de cette colonisation. En 1493, son père, qui avait pris part au deuxième voyage de Christophe Colomb, a ramené en Espagne un esclave « indien ». En 1502, à dix-huit ans, Bartholomé décide de s’embarquer vers le Nouveau Monde. Devenu propriétaire d’une encomienda

à Hispaniola (actuelle île de Saint-Domingue ou Haïti), il est confronté aux dures conditions de vie des indigènes. Il revient en Europe pour être ordonné prêtre, à Rome en 1512. Il devient le premier prêtre à célébrer sa première messe en Amérique.

La conclusion de la « controverse de Valladolid » est, en un sens, tragique.

« L’humanité » des Indiens d’Amérique est bel et bien reconnue par l’Eglise catholique. Mais elle est refusée aux noirs d’Afrique, donnant en quelque sorte une caution morale au « trafic triangulaire » Europe – Afrique - qui va, au cours des siècles suivants, déporter, contre leur gré, plusieurs millions d’esclaves africains vers les plantations nord- et sud-américaines (https://www.reperes-evolutiondumonde.fr/briser-les-chaines)

…aux zoos humains

A la fin du 19ème siècle les européens poursuivent la colonisation de l’Amérique, de l’Afrique, et de l’Asie. En même temps ils organisent en Europe des zoos humains (4). En les visitant, hommes et femmes d’Europe, par définition des êtres civilisés, se transforment, sans aucun scrupule, en voyeurs. Au cours d’exhibitions sont mis en cage des fuégiens, enlevés de la Terre de Feu ou de Patagonie, considérés comme d’authentiques « sauvages » voire des « cannibales », ou des africains que l’on contraint à simuler des mœurs barbares, pendant que les colonisateurs étendent leurs empires.  

Au cours du 20ème siècle, ces empires sont désormais solidement établis. Les zoos humains deviennent des expositions coloniales qui en Europe (notamment en France), mais aussi en Australie et en Afrique du Sud, entendent démontrer comment, grâce aux colonisateurs, les peuples d’Afrique et d’Asie sont devenus des êtres civilisés. Désormais les métropoles française et britanniques n’hésiteront pas à leur faire appel pour les défendre pendant les deux guerres mondiales entre nations dites civilisées…

 

Dans dix ans

En 2008, Lilian Thuram, né en Guadeloupe, footballeur bien connu, créé une fondation contre le racisme. Sa motivation est de démonter les mécanismes par lesquels les blancs sont arrivés à se persuader que les autres, ceux qui n’ont pas la même couleur de peau, sont des êtres inférieurs. Ces mécanismes sont toujours en place en ce 21ème siècle, dans un contexte international particulièrement instable. Ils alimentent plus que jamais nos pensées d’exclusion de l’autre, de l’étranger.

En 2030, les européens (population estimée à 739 millions d’habitants) seront 2 fois moins nombreux que les africains et 6 fois moins nombreux que les asiatiques. A la fin de ce siècle l’Afrique et l’Asie, seront environ 7 fois plus peuplées que l’Europe.  Si nous voulons maintenir notre planète vivable il est décidément temps de réaliser que la diversité des peuples et des cultures est une chance et non un danger.

 

Dans les écosystèmes naturels, seuls sont en équilibre ceux qui sont hautement diversifiés.

(1) Edouardo Galeano. . Les veines ouvertes de l’Amérique Latine. Plon, Terres Humaines, 1981.

(2) Peter Frankopan. . Les routes de la soie. Nevicata, 2018.

(3) Bartolomé de Las Casas. Très brève relation de la destruction des Indes.  La Découverte, 1996.

(4) Arte. ,  https://www.youtube.com/watch?v=0heSfNGUMxU