Air du temps

REFLEXION SUR L'EVOLUTION DU MONDE

1. Zheng He (1)

2. Expéditions chinoises de 1405 à 1443 (2)

3. Fusain de jonques utilisées lors de ces expéditions de Zheng He (1)

4. les routes des européens vers les Indes orientales au 16ème siècle (3)

15 octobre 2020

1443

5 décembre 1994. Dans le port Victoria, sur la rive orientale de la rivière des Perles,

à bord d’une jonque je traverse le détroit qui me mène à l’île de Hong-Kong, face à l’immense métropole éponyme.  Hong-Kong est encore sous concession britannique avant de repasser trois ans plus tard sous l’égide de la République Populaire de Chine. La jonque motorisée est de modestes dimensions, bien loin des nefs géantes conduites au 15ème siècle par l’amiral Zheng He à la conquête du monde…

Jonques et caravelles…

Le 15ème siècle est celui de la grande aventure maritime de l’Occident et, on le sait moins, de l’Orient. En effet, à l’est comme à l’ouest la construction navale et l’art de la navigation ont fait des progrès techniques parallèles. Loin des navires à voiles uniques des levantins ou des vikings, les navires du 15ème siècle, caravelles ou jonques,

sont à haut bord, dotés de plusieurs mâts supportant des voiles multiples pour mieux s’appuyer sur la force essentiellement variable des vents. Ils sont dotés d’un gouvernail axial qui facilite la navigation, en particulier en zones côtières. Dès le 7ème siècle les marins chinois savent garder un cap à l’aide d’une boussole où une aiguille de magnétite de fer flotte librement dans de l’huile. Tous les marins savent estimer les distances en se servant de sabliers. Si les occidentaux, suivant Aristote et Ptolémée, calculent les latitudes à partir de l’équateur, les Chinois, eux les déterminent en fonction de la distance au pôle nord, elle-même estimée en fonction de l’altitude de l’étoile Polaire. Ils disposent d’une expérience multiséculaire de la navigation astronomique.

Dans ce contexte pourquoi donc l’exploration maritime du monde n’a-t-elle pas pris son origine en Chine ? C’est ce que nous avons appris dans nos cours d’Histoire, mais la vérité est quelque peu différente…

La Chine s’ouvre au monde…

Yongle (1360-1424), troisième empereur de la dynastie Ming, développe une volonté expansionniste sur terre et sur mer. Sur terre la Chine s’étend vers le sud et vers le nord et, pour mieux contrôler la lutte contre les incursions des Mongols, l’empereur transfère la capitale de Nanjing (sur le Yangtsé) à Beijing, où il fait bâtir la « Cité pourpre » (« interdite ») et élargit le « Grand Canal » (4). Soucieux de développer de nouvelles concessions commerciales, il organise 6 expéditions (1405-1422) par mer,

à la fois dans la direction du soleil couchant et du soleil levant. En raison de leur coût excessivement élevé, son successeur éphémère, Hongzi (1424-1425), décide d’en rester là. Mais l’empereur Xuande (1425-1435), reprend le flambeau et organise une septième expédition (1430-1433), la plus importante de toutes. A travers l’océan Indien, la mer Rouge et le Golfe Persique, elle ira le plus loin à l’ouest et à l’est, débarquant en Inde, au Kenya, en Arabie, en Perse, et en Indonésie (Figure 2). Gavin Menzies (5) prétend même que les Chinois ont atteint l’Amérique mais les arguments sont trop spéculatifs pour être pris en compte. Ces expéditions mobilisent des escadres de dizaines de navires (soixante-dix à leur apogée) dont la construction aurait, dit-on, fortement accélérée la déforestation de la Chine. Selon certaines chroniques, les plus importantes jonques pouvaient atteindre 138 mètres de long (Figure 3), bien plus donc que la Santa Maria de Christophe Colomb (Air du temps du 1er octobre 2020), mais selon un parchemin bouddhiste datant de l’époque des expéditions la taille maximale semble être de deux fois inférieure.

1433, le monde bascule…

L’empereur Yongle place à la tête des expéditions, Zheng He, un eunuque de confiance, nommé amiral. Les récits de ces expéditions (1405-1433) sont soigneusement rapportés par Ma Huan, compagnon de route de l'amiral. Il note des éléments concernant les conditions météorologiques, les caractéristiques géographique, culturelles et politiques des régions visitées. De ces expéditions, pour le ravissement de l’empereur et de sa cour, Zheng He ramène une girafe (pour les Chinois elle s’apparente au légendaire qilin), et d’autres animaux exotiques (zèbre, dromadaire, autruche…), mais aussi de l'or et de l'argent, de la porcelaine et de la soie étant échangées contre de l'ivoire aux vertus aphrodisiaques…Elles sont aussi l’occasion de développer des relations diplomatiques, des dignitaires des comptoirs visités sont invités à l’inauguration de la « Cité pourpre » en 1420 (5). La Chine est devenu le centre du monde.

Pendant ce temps les caravelles du portugais, Henri le Navigateur, naviguent dans l’océan Est Atlantique et le long du littoral de l’Afrique du nord-ouest. Elles découvrent les îles Açores en 1427, et, en 1434, font voile au sud du cap Bojador.

En 1433, les expéditions de l’amiral Zheng He s’arrêtent brutalement sous le règne de Xuande. Les raisons exactes de cette interruption ne sont pas connues mais il est probable que les retours sur investissements ne sont pas jugés suffisants par l’empereur, ou des conflits internes au sein du pouvoir impérial n’étant pas à exclure.

Il faut attendre cinquante-quatre ans pour voir, en 1487, le portugais Bartolomeu Dias, piquer vers l’Atlantique sud et doubler le cap de Bonne Espérance. Vasco de Gama peut entreprendre son premier voyage dans l’océan Indien (1497-1499), ouvrant, pour les européens du 16ème siècle, les routes des « Indes orientales » et, au-delà, vers la Chine (Figure 4). 

7 juillet 1433 : la dernière jonque de Zheng He revient s’amarrer à son port d’attache :

le monde a basculé. Laissant la place aux « occidentaux », la Chine a renoncé, pour plusieurs siècles, à dominer le monde…

(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Zheng_He

(2) https://sites.google.com/a/uconn.edu/the-escapades-of-the-grand-imperial-eunuch2/home/the-motive

(3) https://journals.openedition.org/nuevomundo/optika/8/chretiens.html

(4) Paul Tréguer. Dans les pas de deux géants, 2020, Librinova.

(5) Gavin Menzies. 1421 l’année où la Chine a découvert l’Amérique. Intervalles.