Air du temps

REFLEXION SUR L'EVOLUTION DU MONDE

1er janvier 2022

EPHEMERES

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L’immuable n’habite pas vos murs,

 mais en vous, hommes lents, hommes continuels.

Victor Ségalen, Aux Dix-mille années. Stèles.

20 avril 2011. Dans la province du Shaanxi (Chine), Xi’an est célèbre pour ses guerriers d’argile, et pour ses stèles qui inspira Victor Segalen (crédits : Paul Tréguer).

Stèles

20 avril 2011.

Il pleuvait sur le Shaanxi ce jour-là.  La lumière du jour tamisée par les nuages rendait les stèles du Musée de Xi’an tristes et ternes, presque quelconques. Pourtant, ce sont des objets uniques du point de vue de l’Histoire. Elles ont profondément inspiré le poète Victor Ségalen, lors de sa première découverte de la Chine en 1909. A Xi’an, il repéra d’étonnantes stèles qui témoignent de l’introduction du christianisme, dès 635, dans l’empire du Milieu, via la « route de la soie », et de son maintien jusqu’au 9ème siècle. Ces stèles sont qualifiées de « nestoriennes » car elles racontent l’histoire des chrétiens adeptes de Nestorius (383-451), patriarche de Constantinople selon lequel coexistent en Jésus-Christ deux personnes, divine et humaine. A cette époque, qui correspond à « l’âge des Vikings » en Europe et à l’effondrement de la civilisation Maya en Amérique centrale, coexistait donc en Chine le christianisme avec le bouddhisme, le confucianisme, et le taoïsme, une coexistence déjà conflictuelle.

Laisser la mémoire de soi par écrit dans la pierre est une caractéristique des civilisations du passé lointain. Dans le Moyen-Orient par exemple, des stèles du IVème millénaire avant notre ère révèlent le développement de la civilisation sumérienne en Mésopotamie ;  elles sont aussi nombreuses en Egypte dont les pharaons rêvaient d’éternité.  Dans un passé pas si lointain inscrire son nom dans la pierre c’était affirmer sa marque dans l’Histoire. En France, il suffit de visiter l’Arc de Triomphe pour retrouver ancrée dans le marbre la liste des victoires de Napoléon 1er, et le nom de ses généraux qui ont contribué à sa légende. Ces témoins sont là pour les générations qui nous suivront. On peut gager qu’elles y reviendront sans cesse pour réinterpréter notre Histoire…si notre civilisation survit aux turbulences dans lesquelles elle est engagée à l’échelle planétaire.

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Mars 2009, Temple de Louxor (Egypte), Ramsès III a fait creuser profondément ses cartouches dans la pierre, pour sauvegarder son nom à jamais ; A Thèbes (Egypte), le pharaon est introduit aux dieux pour régner dans l’éternité (crédits : Paul Tréguer).

Perséides …

L’autre jour en classant des archives, j’ai retrouvé des fiches perforées de données acquises dans les années 70 lors d’une campagne au large du Maroc. Tout à côté, j’avais rangé des disquettes de données côtières acquises dans les années 70-80, époque où il fallait toute une nuit à un calculateur Hewlett-Packard pour faire tourner un modèle de la rade de Brest. Les ordinateurs qui permettaient de « lire » ces deux supports informatiques sont hélas obsolètes et ces données sont à jamais inaccessibles. Illustration du caractère éphémère de ce qui a pourtant été un progrès extraordinaire dans les outils du développement des connaissances. On peut les comparer aux Perséides, à ces étoiles filantes proches de la constellation de Persée qui, au mois d’août, illuminent trop brièvement notre ciel nocturne.

Notre Histoire ne s'inscrit désormais plus dans la pierre. Elle est numérisée.

Notre obsession est la sauvegarde des données numériques (les « data ») qui caractérisent désormais nos vies personnelles, notre culture, notre organisation sociale, économique et politique. Pour cela nous n’hésitons pas à loger nos « clouds » au Spitzberg ou dans tout autre lieu arctique ou subarctique. Celui ou celle qui n’a pas de trace numérique n’existe pas, c’est un fantôme. Quand on connaît le caractère fragile, voire volatile, de ces données numériques on peut se demander si nous avons gagné à passer de l’âge de la pierre à celui du binaire et, très bientôt, à celui des ordinateurs quantiques.

Les cyberguerres dans lesquelles nous sommes déjà entrés ont pour objet de faire disparaître les données stratégiques de l’adversaire, ce qui le rend inoffensif et soumis aux décisions d’autrui. Les cyber vaincus seront-ils effacés de la carte du monde ?

Plus que jamais notre civilisation se préoccupe de la sauvegarde de sa mémoire. Homo sapiens, espèce fragile et éphémère, embarquée sur une planète peut-être unique dans tout l’univers, est toujours à la recherche de l’éternité…