Air du temps
REFLEXION SUR L'EVOLUTION DU MONDE
1er octobre 2026
CNRS : où vas-tu ?
Résumé :
En Europe, en Chine, et aux USA, les priorités de la science sont modifiées. En France, où l’argent public devient rare, les organismes scientifiques sont réorganisés. Pour les pays du Sud, François Le Loc’h (IRD, IUEM) nous explique les risques induits par la dissolution de l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD). Dans un Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) qui se recompose, les sciences de l’océan, fleurons de l’excellence française dans le classement de Shanghai, n’ont toujours pas la visibilité qu’elles méritent. Réagissons !
Préliminaire : cet Air du temps ne manque pas de critiques à l’égard du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS). Pour dissiper tout faux procès je déclare tout de suite que je soutiens cet organisme et que, s’il n’existait pas, il faudrait le créer (Air du temps du 1er juin 2026). Mais son évolution actuelle ne laisse pas d’inquiéter.

Un nouvel âge d’or pour la recherche selon Trump, sans océan, sans climat, sans diversité, sans environnement…
Sans complexe, Michael Kratsios[1], homme d'affaires, fonctionnaire, devenu conseiller scientifique du président Trump, vient de publier un rapport intitulé Science : a new golden age[2] (Un nouvel âge d’or pour la science, Figure 1) visant à doubler la productivité scientifique des Etats-Unis en dix ans sans dépenser plus, grâce bien sûr à l’IA. André Loesekrug-Pietri, expert en capital-investissement et président de la Joint European Disruptive Initiative (Jedi) qui se trouvait à Washington aux côtés des grands patrons de laboratoires américains lors de la présentation du rapport[3] estime que « les scientifiques candidatent de moins en moins dans la sphère publique, et (que) les grands groupes technologiques privés les accueillent à bras ouverts ». S’il admet le succès incontestable de l’ERC (European Research Council), il pense que l’Europe est devenu « un maquis de financement (EIC, EIT, Edip[4]) » et qu’il est temps de s’inspirer du rapport Kratsios pour réorganiser le financement de la recherche en Europe. Décidément, les financiers s’intéressent beaucoup à la science en ce deuxième quart du 21ème siècle où le jour du dépassement mondial est désormais atteint le 30 juillet[5]. Il est vrai que, de nombreux enjeux sociétaux majeurs (évolution vers un mode de vie sobre, transition énergétique, développement de l’économie circulaire, etc.), ne peuvent être résolus sans de forts investissements en faveur des sciences.
La France consacre environ 61,5 à 65 milliards d'euros à la recherche et développement (R&D), soit près de 2,18 % de son PIB. L'effort de recherche publique proprement dite se situe autour de 0,65 % à 0,74 % du PIB. Les scientifiques de la recherche publique ont démontré leur dynamisme dans de nombreux domaines, particulièrement dans les sciences du climat et de l’océan. Ils contribuent par exemple à l’élaboration des rapports du GIEC[6] dont les prévisions se sont avérées vérifiées. Cette recherche devrait donc être soutenue en une période où nous subissons de plein fouet les effets du changement climatique. Pourtant, et paradoxalement, les mauvaises nouvelles pour la recherche publique s’accumulent. En 2025, assimilation de l’Institut Polaire Français (IPEV), en difficultés budgétaires depuis plusieurs années, dans l’Ifremer, bien que ce dernier ne couvre pas le large spectre des recherches polaires (allant de la glaciologie à l’avifaune australe) et qu’il est lui-même à court d’argent pour mener à bien ses propres missions. En 2026, annonce de la dissolution, dans le CNRS, de l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD), organisme expert des recherches pluridisciplinaires spécifiques des pays du Sud. Le 10 juin 2026, Thierry Dauxois, ex-directeur de l’Institut de Physique du CNRS, est nommé président-directeur général de l’organisme. Le gouvernement a imposé au CNRS une coupe budgétaire de 20 millions d'euros pour l'année 2026, s'ajoutant à un déficit structurel initial de 239 millions d'euros. Cette réduction se traduit par une baisse de 5 % à 10 % des dotations de base versées aux laboratoires de recherche, forçant les équipes à rendre une partie des fonds déjà perçus. Confronté à une diminution de ses moyens le nouveau PDG annonce une contraction de l’organisme qui passe de 10 à 7 instituts de recherche.
Manque de moyens pour la recherche publique en période de déficit public abyssal, mais celui-ci n’est-il pas artificiellement créé ?

Figure 2. L’optimisation fiscale en action
Figure 2. L’optimisation fiscale en action / Création IA
1-Un déficit public abyssal mais artificiellement créé
En 2025, le déficit public de la France s'est élevé à 152,5 milliards d'euros soit à 5,1 % du PIB. Avec un taux d'intérêt de l'obligation d'Etat à 10 ans de la France qui est passé de 0,4 à 4,6 %, la situation est devenue malsaine, d’autant plus que la moitié de la dette de la France est détenue par des prêteurs étrangers. Dans le contexte chaotique international, cette situation ne devrait pas s’améliorer. Il faudrait un effort de près de 125 milliards d’euros pour stabiliser durablement la dette publique à l’horizon 2032[7]. Il semble donc logique de réduire les dépenses publiques et de rogner partout où l’Etat le peut quand c’est pertinent, mais le problème principal est la réduction des recettes après l’erreur magistrale qu’a représenté la suppression de la taxe d’habitation sur la résidence principale dont le coût pour les finances publiques et le budget de l'État est estimé entre 18 et 23 milliards d'euros par an. Pour prendre le bon chemin en matière de recettes publiques il n’est pas inintéressant de revenir sur les faits s’agissant des prélèvements fiscaux des entreprises et sur leurs effets sur le budget de la nation.
La délocalisation des bénéfices siphonne les recettes fiscales de la France
En fait, et de façon plus générale, ce déficit public résulte d’une évolution politique vers une économie ultralibérale où les sociétés privées sont incitées à faire de l’optimisation fiscale (Figure 2), en planquant leurs revenus pour les mettre hors de portée des légitimes prélèvements fiscaux. Le taux nominal (légal) d’impôt sur les sociétés, qui est le principal impôt acquitté par les entreprises en France, est passé de 50 % en 1985 à 25 % en 2026[8]. Il a donc été divisé par deux en une génération pendant que les grandes entreprises multinationales se sont mises à délocaliser une partie croissante de leurs bénéfices dans des paradis fiscaux[9], siphonnant les recettes fiscales de la France. Le taux effectif[10] d’imposition des entreprises[11] n’a certes pas baissé de moitié depuis les années 1980 (car des niches fiscales mitaient déjà l’impôt sur les sociétés dans ces années-là), mais il a lourdement chuté. Et ce sont les grandes entreprises qui ont profité à plein de cet effondrement. Pas les PME, qui ne peuvent guère envoyer leurs profits dans les paradis fiscaux. Selon l’Insee, le taux effectif d’imposition des grandes entreprises est passé de 19,3 % en 2016 à 14,3 % en 2022[12]. Le manque à gagner pour les finances publiques est important : de l’ordre de 20 milliards d’euros par an. C’est l’équivalent du budget de l’enseignement supérieur qui s’est volatilisé, en moins d’une décennie.
Pour redresser la situation, je ne détaille pas ici les propositions de Thomas Piketty[13] qui prône une révolution fiscale mondiale pour lutter contre les inégalités. En résumé, elles comprennent l'instauration d'un impôt progressif universel sur les très grandes fortunes, le rétablissement de taux marginaux très élevés sur les hauts revenus, et une refonte de l'impôt en France fusionnant l'impôt sur le revenu et la CSG[14]. Quand on parle d’impôts sur les riches et notamment de la taxe de l'économiste Gabriel Zucman[15] qui veut instaurer un impôt plancher de 2% sur le patrimoine net des ultra-riches (foyers détenant plus de 100 millions d'euros) de telle sorte que les plus grandes fortunes paient chaque année un niveau d'impôt proportionnel à leurs richesses pour rétablir l'égalité devant l'impôt, les partisans de l’économie libérale et ultralibérale voient rouge. Et vous entendez immédiatement le « chœur des vierges » déclamer :
-En France, on n’aime pas l’argent, et on stigmatise ceux qui deviennent riches grâce à l’entreprise.[17]
-Vous allez faire fuir les capitaux à l’étranger[18] !!!
Les gens fortunés ne sont pas tous comme cela heureusement ni en France, ni à l’étranger… « Patriotic Millionaires[18] » rassemble des Américains disposant d'au moins 1 million de dollars de revenus annuels ou de 5 millions de dollars d'actifs qui militent pour l'instauration d'un impôt sur la fortune des plus hauts patrimoines, l'augmentation du taux d'imposition sur les sociétés, et un meilleur encadrement des échappatoires fiscales. Dans le mouvement « Tax Me Now[19] », de riches américains se sont associés à des mouvements internationaux (comme au Royaume-Uni, au Canada et en Europe) pour demander aux gouvernements d'augmenter structurellement les taxes sur les très grandes fortunes, affirmant que les inégalités extrêmes menacent la démocratie.
Les récentes propositions de Guillaume Allègre et Xavier Timbeau[20], de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), qui consistent à taxer les plus-values sur les actifs mobiliers comme immobiliers lesquels échappent en grande partie à l’impôt, ne sont pas inintéressantes, même si les deux économistes ne précisent pas le rendement fiscal du système qu’ils proposent.
En réalité, toutes celles et tous ceux qui fuient l’impôt ne veulent pas faire nation et menacent la démocratie. Elles ou ils veulent bien profiter des avantages qu’offre un pays démocratique comme la France (santé, justice, sécurité, défense, culture, liberté de pensée…) sans prendre leur part à l’effort commun tout en réclamant la reconnaissance de leurs exploits au titre de la « réussite économique » (Légion d’Honneur, Mérite National, etc.). Leurs héros sont les caricatures d’humains sans morale que sont devenus Elon Musk ou Donald Trump pour qui le fric qu’ils ramassent est la seule règle de conduite. Il est plus que temps d’introduire des cours et des travaux pratiques d’instruction civique et démocratique dans les business schools…
La crise climatique, avec ses extrêmes devenus dévastateurs et des moyens de lutte insuffisants, est devenue un révélateur des conséquences de l’expansion de ces idéologies libérale et ultralibérale qui exigent l’affectation de moyens de plus en plus limités à la puissance publique. Ces idéologies court-termistes refusent que les états s’engagent dans des investissements à long terme pour la mise en place d’une société sobre dont l’énergie se base sur les seules ressources renouvelables.
C’est dans ce contexte, qu’il faut analyser les attaques menées depuis quelques années contre des organismes de recherche publique dont le financement est remis en cause sous le prétexte de nécessaires économies d’échelle.
2-La dissolution des recherches au Sud
Le gouvernement a décidé de dissoudre l’Institut de Recherche pour le développement (IRD)[21] et de l’assimiler dans le CNRS. L’IRD est un établissement public à caractère scientifique et technologique (EPST) français sous la tutelle des ministères chargés de la Recherche et de la Coopération, remplaçant l'Office de la recherche scientifique et technique d'outre-mer (ORSTOM).

Figure 3. L’implantation de l’IRD dans le monde (crédit IRD).
Il comprend 2300 agents notamment répartis dans les unités mixtes de recherches (UMR) et d'Unités d'Appui à la Recherche (UAR) ayant l'IRD comme tutelle de concert avec les universités et le CNRS. Les chercheurs et directeurs de recherche de l’IRD sont recrutés par voie de concours sur titres et travaux par des commissions spécifiques de l’institut. C’est une organisation de recherche unique, présente dans plus de 30 pays de tous les continents et dans les territoires ultramarins et a noué partout des partenariats avec les organismes de recherche locaux. C’est aussi un outil stratégique de coopération scientifique à l’échelle mondiale (Figure 3), de renforcement des capacités et de diplomatie scientifique, dédié depuis plus de 80 ans au partenariat avec les pays du Sud et les outre-mer français.
Michel EDDI, ancien PDG du Cirad[22], est chargé d’une mission de préfiguration de l’insertion de l’IRD dans le CNRS. Il doit proposer une organisation cible pour le nouvel ensemble, définir les étapes de la transition, et établir un calendrier de mise en œuvre[23] et ceci d’ici à la fin 2026, les décisions finales étant prévues avant les élections présidentielles de 2027.
Faire de la recherche avec, et pour, les Suds

Figure 4. François Le Loc’h, directeur de recherche à l’IRD, directeur du LEMAR
(Crédit : Sébastien IUEM)
Interview de François Le Loch’ (LEMAR, IRD, IUEM, Figure 4), dont le parcours allie travaux de terrain, de laboratoire, et utilisation de modèles trophiques et statistiques, avec pour objectif de contribuer à la gestion des ressources marines dans le contexte de l’approche écosystémique, conciliant conservation et exploitation durable, s’exprime ci-après. Ses travaux ont été majoritairement menés en partenariat avec le Sénégal, la Tunisie et, plus récemment, le Brésil et le Gabon.
François Le Loc'h : « Être chercheur à l’IRD, c’est une chance particulière, celle d’avoir la possibilité de faire de la science au plus près des réalités des pays avec lesquels nous travaillons. Depuis de nombreuses années, mes recherches sur les écosystèmes marins m’ont conduit à collaborer avec des chercheurs, des enseignants, des étudiants et des institutions de nombreux pays africains. Cette expérience m’a progressivement convaincu d’une chose : la recherche pour les Suds n’a de sens que si elle est d’abord construite avec les Suds. Une collaboration scientifique ne consiste pas à apporter un savoir ou une expertise. Elle consiste à construire ensemble les questions de recherche, à partager le terrain, les données, les méthodes, à former des étudiants, à accompagner de jeunes chercheurs et à contribuer au développement de capacités scientifiques durables. Cela demande du temps, de la confiance et de la continuité. Mais c’est précisément ce temps long qui fait la richesse et la force de ces collaborations. Au fil des années, les liens scientifiques deviennent aussi des liens humains. Ils créent des réseaux qui perdurent au-delà des projets et parfois même des difficultés institutionnelles ou politiques. Sans que nous le recherchions nécessairement, nous faisons ainsi aussi de la diplomatie scientifique : en travaillant ensemble, en partageant nos connaissances et en formant les générations futures, nous construisons des relations fondées sur la confiance et la réciprocité. C’est, à mes yeux, l’une des grandes forces de l’IRD. Mais cette ambition suppose de pouvoir inscrire la recherche dans la durée. Elle nécessite des chercheurs, des ingénieurs, des techniciens, des étudiants, des infrastructures et des financements. Une coopération scientifique ne se décrète pas : elle se construit dans le temps et s’entretient.


Figure 5. En manip dans les eaux côtières du Gabon et sur le fleuve Oogoué (Crédit : François Le Loc’h)
C’est aussi sur le terrain, au fil des missions et des échanges avec nos partenaires, que cette conviction prend tout son sens. Je pense notamment à une expérience menée au Gabon (Figure 5), où nous avons cherché à caractériser la diversité des poissons en considérant le continuum entre les écosystèmes terrestres, les fleuves et le milieu marin. L’utilisation de l’ADN environnemental nous a réservé quelques surprises. Dans l’eau du fleuve, nous avons retrouvé des traces génétiques correspondant non seulement aux poissons, mais aussi à des animaux terrestres, comme des éléphants, des singes ou encore des félins. Ces résultats illustrent très concrètement ce que le terrain nous enseigne, le fleuve fait le lien entre les milieux et transporte les traces de la vie qui l’entoure. Et pour le comprendre, il faut aussi prendre le temps de parcourir ce territoire. Descendre le fleuve (Figure 5) sur des dizaines de kilomètres, voir défiler les paysages, les forêts et les villages donne une autre dimension à la recherche. Il y a dans ces longues descentes quelque chose qui rappelle, le voyage de Conrad dans Au cœur des ténèbres[24], cette sensation de pénétrer dans un territoire dont on ne perçoit pas complètement la complexité. C’est aussi ce que j’aime dans la recherche que je mène, les questions scientifiques ne sont jamais totalement dissociées des territoires dans lesquels elles prennent naissance. Elles se construisent avec ceux qui les habitent. Cette proximité avec les territoires et avec celles et ceux qui les connaissent est, à mes yeux, au cœur de ce que permet l’IRD. Elle explique aussi pourquoi il me semble essentiel de préserver ce qui fait sa spécificité.
Le rapprochement avec de grands organismes de recherche comme le CNRS peut naturellement être une source de complémentarité et de nouvelles opportunités. Mais il ne faudrait pas que cette mutualisation conduise, progressivement, à diluer ce qui fait l’identité et la valeur ajoutée de l’IRD : sa capacité à travailler dans la durée avec les communautés scientifiques des pays du Sud, à comprendre leurs réalités et à construire avec elles des partenariats équilibrés. Ce sont des savoir-faire, des réseaux et surtout des relations de confiance qui se sont construits au fil des décennies et qui ne se reconstitueraient pas facilement s’ils venaient à disparaître. L’enjeu n’est donc pas de choisir entre l’IRD et le CNRS, mais de faire en sorte que la coopération entre les deux renforce la spécificité de chacun plutôt qu’elle ne l’efface. Cette présence scientifique est d’autant plus importante que les grands défis auxquels nous sommes confrontés sont communs : changement climatique, biodiversité, sécurité alimentaire ou encore exploitation des ressources marines. Aucun de ces enjeux ne peut être traité durablement sans les scientifiques des pays directement concernés.
Faire de la recherche avec les Suds, c’est produire des connaissances, construire des compétences, de la confiance et des liens durables. C’est probablement l’une des formes les plus concrètes et les plus utiles de la coopération scientifique. »
3-Une inquiétante évolution du CNRS
Tout en assimilant l’IRD, le CNRS est également en train d’être réformé. Son nouveau PDG, Thierry Dauxois souhaite une évolution notable comme il a déclaré lors de ses auditions devant le sénat[25] et l’assemblée nationale. A partir du Contrat d’objectifs, de moyens et priorités (COMP 2024-2028[26]), pour « consolider le CNRS comme moteur de la compétition scientifique internationale », Thierry Dauxois identifie 6 défis: Intelligence artificielle (IA), quantique, nouveaux matériaux, climat et biodiversité, biologie/cerveau, sociétés en transition. Ces défis sont effectivement au bon niveau international, en particulier si on les situe par rapport à ceux affichés par la Commission Européenne (CE) et par la Chine.
La Commission Européenne vise un investissement global de 3 % du PIB de l'UE dans la recherche et le développement avec les États membres. Ses priorités scientifiques s’affichent principalement dans l’European Research Council (ERC[27]) qui soutient, sur le seul critère d’excellence, la recherche fondamentale à la frontière de la connaissance, et le programme-cadre Horizon Europe[28] qui vise à stimuler la compétitivité, la transition écologique et l'autonomie technologique de l'Union à l'horizon 2030, avec quatre champs principaux : transition verte et climat, numérique et IA, excellence scientifique et talents, santé et résilience.
La Chine vise un leadership mondial d'ici 2030 via des méga-programmes de recherche fondamentale et appliquée. Le financement de la recherche publique en Chine repose sur un investissement massif de l'État, avec un budget central pour la science et la technologie atteignant plus de 54 milliards d'euros, en hausse de 10 %. Les dépenses globales en R&D du pays dépassent désormais 1000 milliards de dollars, classant la Chine au premier rang mondial en parité de pouvoir d'achat[29]. Cet effort est piloté par l'État à travers des plans quinquennaux pour cibler des secteurs clés comme l'intelligence artificielle, les énergies vertes et les nanotechnologies. Ses priorités scientifiques[30] se concentrent désormais sur l'autonomie technologique, l'IA, les technologies quantiques, les semi-conducteurs, la fusion nucléaire et l'aérospatiale.
Quant aux Etats-Unis, on sait que la recherche scientifique connaît des coups de boutoir majeurs sous l’administration Trump (voir Air du temps du 1er avril 2025). Les priorités de la recherche scientifique fédérale aux États-Unis, formalisées notamment par Michael Kratsios (voir ci-dessus) dans le rapport stratégique de l'OSTP (Office of Science and Technology Policy, OSTP), s'articulent autour des technologies critiques, de l'intégration massive de l'intelligence artificielle, et d'un rééquilibrage des financements fédéraux vers les sciences physiques, l'ingénierie et le nucléaire, au détriment des sciences du climat, de l’environnement et de la biodiversité.
Pour s’aligner sur ses 6 défis et distribuer des moyens amoindris, le PDG du CNRS entreprend une réforme majeure. Premièrement, il veut faire passer son organisme de 10 à 7 départements ou instituts (Figure 6). Il conserve tels quels les instituts de chimie, de biologie et de sciences humaines et sociales, mais regroupe la physique et l’ingénierie, les sciences Informatiques et les mathématiques, distingue le domaine scientifique de l'Astronomie-Astrophysique (AA) (actuellement dans l’Institut National des Sciences de l’Univers, INSU) pour, de concert avec l’ex-Institut national de physique nucléaire et de physique des particules (IN2P3), former l’Institut « des deux infinis ». L’INSU amoindri est rassemblé avec l’Institut National de l’Ecologie et de l’Environnement (INEE) au sein d’un nouvel Institut dénommé « Terre et Biosphère ». Deuxièmement, tous les instituts deviendraient des instituts avec une mission nationale[31], ce qui est actuellement le cas pour l’INSU et l’IN2P3. Troisièmement, il adopte un timing serré (pour limiter les constations internes et externes ?) : le périmètre des 7 instituts nationaux devrait être fixé pour la fin de cette année et les instituts sont censés être en fonction dès janvier 2028, après la future élection présidentielle donc.

Figure 6. Réforme du CNRS qui prévoit le passage de 10 à 7 instituts (P=Physique, C=Chimie, IN2P3= Institut National de Physique Nucléaires et de Physique des particules, INSU= Institut National des Sciences de l’Univers, INEE=Institut de l’écologie et de l’environnement, SHS= Institut des Sciences de l’Homme et de la Société).
Quid des sciences de l’océan ?
Institut CNRS « Terre et Biosphère » ? Avec cette réforme en perspective, le CNRS entre dans un paradoxe. Vu de l’espace notre planète est unique. Dans le système solaire c’est la planète bleue, dotée d’un océan et d’une atmosphère (Figure 7). Le développement des sciences de l’océan est donc évidemment crucial pour la compréhension du système Terre. Il est donc surprenant qu'avec cette réforme le CNRS ne prenne pas l'opportunité de reconnaître cette évidence.

Figure 7. La Terre vu de l’espace c’est d’abord l’océan et l’atmosphère (Crédit : NASA)
Il n’est pas inutile de rappeler ici l’histoire de la reconnaissance des sciences océaniques au sein du CNRS, expérimentée par les océanographes de ma génération. Cette reconnaissance ne s’est pas fait tout seule et elle est en particulier due à l’action résolue de chercheurs étroitement mêlés aux programme de recherche internationaux, dont Roger Chesselet[32]. En 1981, il a dirigé le Programme Interdisciplinaire de Recherche sur l’Océan (PIROCEAN) pour coordonner l’action du CNRS et des universités en matière d’océanographie. C’est lors d’un colloque qui s’est tenu à Garchy en 1984 et auquel j’ai participé, que l’alliance des sciences de l’océan et des sciences planétaires a été scellée, et ceci malgré l’opposition de géophysiciens de renom. Le PIROCEAN a été officiellement intégré dans l’Institut des Sciences de l’Univers (INSU) en 1985. Depuis cette date, l’INSU institut pilote et coordonne la recherche en astronomie, climatologie, géosciences et océanographie, s’organisant autour de 4 divisions : Astronomie-Astrophysique (AA), Océan-Atmosphère (OA), Surfaces et Interfaces Continentales (SIC), Surfaces et interfaces continentales (CSSIC), et Terre Solide (TS).
En France, les sciences marines sont montées en puissance au cours de la fin du vingtième et au début du vingt et unième siècle, notamment grâce à leur insertion dans des programmes globaux tels que le Programme international géosphère-biosphère (IGBP). Créé en 1987 et actif jusqu'en 2015, IGBP a coordonné des recherches mondiales pour comprendre les interactions entre les processus physiques, chimiques, biologiques et humains qui régulent le système terrestre sensu lato, abritant notamment des programmes majeurs en océanographie tels que le programme international JGOFS (The Joint Global Ocean Flux Study, 1987-2003). Avec plusieurs océanographes de ma génération j’ai contribué activement à JGOFS sur les flux de carbone entre l’atmosphère et l’océan, et entre l’océan de surface et l’océan profond, ainsi qu’aux interfaces avec la géosphère, notamment dans l’océan Antarctique.
IGBP a fourni des bases scientifiques clés sur le changement global avant de fusionner au sein de Future Earth créé en 2012.
Les choses seraient beaucoup plus claires si le nouvel institut du CNRS était dénommé « Terre, Océan, Atmosphère, Biosphère (TOAB) ». Cette dénomination aurait l'avantage d'identifier clairement (1) les forces de recherche impliquées dans ce nouvel Institut regroupées dans des unités mixtes de recherche (UMR) sous l'ombrelle des Universités, du CNRS, d'IFREMER, et de l'IRD, (2) les objets de leurs recherches, et (3) de faciliter la visibilité internationale de cet institut par exemple aux Etats-Unis, en Chine et Europe.

Figure 7. L'INSU (Institut national des sciences de l'Univers du CNRS) impulse, finance et coordonne les OSU (Observatoires des sciences de l'Univers) au niveau national. Les OSU servent de relais territoriaux pour mettre en œuvre la stratégie scientifique de l'institut en matière d'observation de la Terre, de l’Océan et de l'Univers. Ils accueillent les différentes disciplines de l’INSU (sciences de la mer, de l’atmosphère, de la terre, et de l’espace), ici ceux localisés en métropole. A Brest, l’Institut Universitaire Européen de la Mer (IUEM)[33] est un OSU des sciences de la mer.
Une des originalités de l’INSU résidait dans les liens forts avec les observatoires des sciences de l’univers (OSU) des différentes disciplines de l’INSU (sciences de la mer, de l’atmosphère, de la terre, et espace, Figure 8). Les OSU, ancrées dans les universités françaises, ont un triple rôle de formation, de recherche et d’observation[34]. Les données de ces observatoires sont absolument vitales pour comprendre les évolutions du système complexe Terre-Océan sur le long terme et les modéliser. On ne se sait ce que vont devenir ces OSUs dans le cadre de cette réforme.
En conclusion, dans le contexte d’une crise climatique et sociétale majeure, avec des risques majeurs de reprise en main des universités et de la science par des gouvernement d’extrême droite[35], le monde de la recherche publique est entré dans une période de turbulences. Ce qui en sortira dépend aussi de nous. Réagissons !!!
[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Michael_Kratsios
[2] https://www.whitehouse.gov/wp-content/uploads/2026/07/Science-A-New-Golden-Age.pdf
[3] Anne Cagan https://www.lexpress.fr/auteur/cagan-anne/
[4] EIC=European Innovation Council, EIT=European Institute of Technology, Edip= programme pour l'industrie européenne de la défense
[5] https://overshoot.footprintnetwork.org/newsroom/dates-jour-depassement-terre/
[6] https://www.ecologie.gouv.fr/actualites/publication-du-6e-rapport-synthese-du-giec
[7] Sandrine Foulon in Alternatives économiques n°474 sept. 2026 p. 22
[8] https://entreprendre.service-public.gouv.fr/vosdroits/F23575
[9] Les cadres des entreprises sont formés à ce jeu avec le soutien actif de cabinet d’avocats, voir le film américain La firme de Sydney Pollack (1993), récemment accessible sur la chaîne TV Arte.
[10] Le taux effectif d’imposition correspond au rapport réel entre l'impôt effectivement acquitté et le bénéfice ou l'excédent net d'exploitation.
[12] https://x.com/gabriel_zucman/status/2093331840287252589
[13]
https://www.linkedin.com/posts/alternatives-economiques_entretien-exclusif-avec-thomas-piketty-activity-7468331297460105217-GE9e/ originalSubdomain=fr
[14] la CSG (Contribution sociale généralisée) est un impôt créé en 1990 qui sert à financer la protection sociale et l'assurance chômage
[15] https://fr.wikipedia.org/wiki/Gabriel_Zucman
[17] https://www.senat.fr/seances/s202506/s20250612/s20250612010.html
[18] https://fr.wikipedia.org/wiki/Patriotic_Millionaires
[21] r.wikipedia.org/wiki/Institut_de_recherche_pour_le_développement
[22] CIRAD= https://www.cirad.fr/
[24] https://fr.wikipedia.org/wiki/Au_c%C5%93ur_des_t%C3%A9n%C3%A8bres
[25] ideos.senat.fr/video.5859225_6a1efe1d1a095.presidence-du-cnrs--audition-de-thierry-dauxois-candidat
[26] alist.inist.fr/contrat-dobjectifs-de-moyens-et-de-performance-cnrs-etat-2024-2028-a-travers-ce-comp-le-cnrs-affirme-ses-ambitions-scientifiques-et-ses-priorites-pour-les-5-ans-a-venir/
[27] https://www.horizon-europe.gouv.fr/erc
[30]https://www.google.com/search?client=firefox-b-d&channel=entpr&q=finacement+recherch+en+chine: le financement de la recherche en Chine s'appuie sur des investissements publics massifs atteignant plus de 60 milliards d'euros par an, portés par des plans gouvernementaux stratégiques pour stimuler l'innovation technologique, l'intelligence artificielle et l'autosuffisance scientifique
[31] Un institut à vocation nationale pilote, coordonne et mène des travaux scientifiques et technologiques sur l'ensemble du territoire pour répondre aux grands défis stratégiques, économiques ou sociaux du pays
[32] https://argonautes.club/images/sampledata/temoignages/livre-gj/pdf/debut_oceanographie-chap2.pdf
[33] Paul Tréguer. La mer pour avenir, au cœur de la planète Océan. Préface de Gilles Bœuf. Locus Solus (2026)
[34] Voir note 26.