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Air du temps

REFLEXION SUR L'EVOLUTION DU MONDE

1er  mars 2026

Jean-Louis Etienne en mer de Ross (Antarctique)

Résumé :

En cet été austral 2026, Persévérance, la nouvelle plate-forme océanographique de Jean-Louis Etienne opère en mer de Ross (Antarctique). Le célèbre explorateur polaire nous fait part de son expérience et de l’intérêt de cette nouvelle plateforme océanographique. 

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Figure 1 : Le célèbre explorateur polaire Jean-Louis Etienne est en mer de Ross (Antarctique), à bord de Persévérance, une goélette immatriculée à Brest (crédit : Francis Latreille).

A maints égards, Jean-Louis Étienne, est un homme extraordinaire. Originaire du Tarn il était, dans son enfance, fasciné par les montagnes. Titulaire d’un CAP de fraiseur-tourneur, il devient médecin, puis rapidement se tourne vers les explorations. Il est renommé pour ses multiples expéditions en Arctique – il a été le premier homme à atteindre le pôle Nord en solitaire en 1986 – et en Antarctique, notamment lors de l’expédition internationale Transantarctica réalisée en 1989-1990. Inspiré par le Fram d’Amundsen, il a imaginé l’Antarctica, devenu Tara[1] qui, supporté par des sponsors privés, est devenu un outil océanographique majeur. Il a également conçu le Polar Pod une plateforme océanographique utilisable pour des dérives scientifiques dans le courant circumpolaire antarctique[2]. Pour le renouvellement des équipes et l’avitaillement du Polar Pod, le navire Persévérance a été construit. En attendant la construction du Pod, Persévérance est disponible pour la communauté scientifique au niveau international[3]. Parti de Christchurch (Nouvelle-Zélande) le 15 janvier il a mis le cap sur la mer de Ross (Antarctique) et l’île Ross (Figure 2), des lieux qui sont chers à ma mémoire d’océanographe[4] et où j’ai découvert les aventures d’Amundsen, de Scott (Figure 3) et de Shiraze[5] lors de leurs conquêtes du pôle Sud. Au retour de la campagne océanographique, Persévérance fera escale à Hobart (Tasmanie) le 15 mars.  En pleine action dans cette campagne, Jean-Louis Etienne nous explique de quoi ce navire est capable, en particulier dans un environnement polaire (Figure 2).

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Figure 2.

Le monde vu du pôle Sud : cette image[6] permet de prendre conscience de l’immensité de l’océan Austral et de ses connections avec les océans Atlantique, Indien et Pacifique. Au sud de la Nouvelle Zélande, la mer de Ross, est l’objet d’étude de la présente campagne océanographique de Persévérance à bord duquel se trouve Jean-Louis Etienne. A environ 800 km du pôle Sud, c’est une vaste échancrure du continent antarctique dans laquelle se déverse une importante plate-forme glaciaire (autrefois appelée « barrière » de Ross) qui vient buter sur l’île Ross où sont localisées les bases antarctiques permanentes de McMurdo (Etats-Unis) et de Scott (Nouvelle Zélande)[7].

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Figure 3. Cabane de la première expédition de Scott, construite en 1901 à « Hut Point » sur l’île Ross (voir Figure 2) ; à gauche on aperçoit Persévérance au mouillage. A l’intérieur de la cabane rien n’a changé depuis l’époque des pionniers. Elle est religieusement entretenue par les Néo-Zélandais de Scott base (crédits : Jean-Louis Etienne).

Paul Tréguer (PT) : Quels sont les principaux avantages de Persévérance pour la réalisation de campagnes océanographiques ?

Jean-Louis Etienne (JLE) : je rappelle que Persévérance a été conçu comme navire logistique pour le renouvellement de l’équipage du Polar Pod, et on a beaucoup travaillé sur la mise à l’eau de l’annexe avec une rampe arrière, etc… Le projet Polar Pod est actuellement en standby d’ici la résolution d’un problème juridique[8]. Ceci étant nous sommes en train d’adapter Persévérance pour devenir un navire océanographique pleinement opérationnel.

Dans un contexte où l’UNOC, assemblée à Nice en juin 2025, a souligné l’urgent besoin de la décarbonation des opérations océanographiques, Persévérance est exemplaire. Au moteur elle consomme 1 tonne de fuel par jour et seulement 0,3 quand elle navigue sous voiles, bien en deçà de ce que consomment les navires de la classe Thalassa et Marion-Dufresne[9].

A noter que, classé IMO III, il récupère l’urée et 90% du CO2 émis, et présente donc un faible impact environnemental.  Le navire est classé « glace » et on peut vraiment s’approcher au plus près des zones englacées en pénétrant dans les chenaux du pack.  Avec un équipage de 7 marins, son coût d’exploitation est évidemment bien plus faible qu’un navire classique.

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Figure 4. Les caractéristiques de Persévérance (crédit : Jean-Louis Etienne).

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Figure 5. Février 2026 : mise à l’eau par Persévérance, dans le Courant Circumpolaire Antarctique (55°S) , de la bouée océanographique TiPOD réalisée par 3 BTS du Lycée professionnel Louis Rascol d’Albi ; depuis la mise à l’eau la dérive de la bouée  autour de l’Antarctique est suivie par CLS[10] qui reçoit les données de ses capteurs (position, température, hygrométrie, état du ciel par photométrie, vitesse du vent et hauteur des vagues) (crédit : Jean-Louis Etienne).​

PT : quelles sont ses capacités opérationnelles ?

JLE : au niveau opérationnel il se caractérise par une plage arrière dotée d’un large portique. D’ores et déjà, le navire est une plate-forme océanographique performante permettant de réaliser, ou qui pourra réaliser, après passage au chantier à l’issue de cette campagne de l’été austral 2026, les opérations classiques en océanographie : mise à l’eau de sondes, de filets, et de bouées (Figure 5).

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Figure 6. A bord de Persévérance, grâce à une « ferry-box », enregistrements en continu des valeurs de la température, de la salinité, de la chlorophylle et de la turbidité de l’eau de surface de la mer de Ross du 2 au 17 février 2026 (crédit : Jean-Louis Etienne).

Il est équipé d’une ferrybox (Figure 6) pour le suivi en continu des caractéristiques de l’eau de surface ; les données sont accessibles à tous[11]. Cette opération est conduite sous le contrôle d’un ingénieur, ou sous celui de l’équipage, composé de marins de plus en plus performants en informatique, et qui peuvent interagir avec les scientifiques à terre pour des re-calibrations, si nécessaire. La plage arrière sera bientôt dotée d’un laboratoire humide stérile. Bien sûr, le navire ne peut pas tout faire, par exemple les carottages ou la capture de benthos profond, mais il peut déjà prendre toute sa place parmi les navires océanographiques. Il figure d’ailleurs dans la liste des navires du programme international INSYC, en cours de lancement.[12]

Les demandes d’utilisation du navire se multiplient au niveau international.

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Figure 7. Mise à l’eau d’un « wave glider » de l’institut océanographique SCRIPPS[13].​

Ainsi, pour suivre les aérosols, les américains nous ont demandé de mettre à l’eau un de leurs wavegliders (Figure 7), équipé d’un photomètre automatique couplé à la centrale inertielle que nous avons à bord.

PT : Quelles sont les opérations menées en mer de Ross en cet été austral 2026 ?

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Figure 8. L’Aire marine protégée (AMP) de la mer de Ross a été créée en 2016 (crédit : Le Monde [14]).

JLE : La mer de Ross est fréquentée, de longue date, par des chercheurs américains, néo-zélandais, et italiens qui possèdent des bases sur l’île de Ross (Mc Murdo, Scott base) ou à Granite Harbour. Ils sont donc intéressés par les suivis de surface que nous réalisons à l’aide de nos capteurs.  Mais, suivre l’évolution des populations dans l’Aire Marine Protégée (AMP) de la mer de Ross (Figure 8) fait l’objet d’une demande spécifique. Je rappelle que cette AMP (1,12 million de kilomètres carrés) a pu être établie en 2016 grâce à l’action résolue du président Barack Obama et de John Kerry, son ministre de l’environnement, avec le soutien de la Nouvelle Zélande, et ceci malgré les réticences de la Chine et de la Russie. Un accord international a été finalement obtenu, à condition que des activités de pêche puissent se maintenir dans l’AMP. Ceci étant, la CCMLAR[15], en charge du rapport sur l’état de la faune, à remettre en 2026, 10 ans après la signature, est évidemment intéressée par les données acoustiques recueillies en été austral 2026 par Persévérance, sous la conduite d’Hervé Glotin, professeur de l’université de Toulon[16]. Son équipe met en œuvre le système MANTA, remorqué à 50m du navire, suffisamment loin pour éviter les perturbations acoustiques dues à celui-ci, et ceci notamment pour l’étude des mammifères marins. Nous l’avons expérimenté depuis Persévérance, au nord de la Norvège, notamment pour le suivi des migrations des populations de hareng. Nous avions à bord d’anciennes « oreilles d’or », des sous-mariniers de la Marine nationale.

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Figure 9. 13 février 2026 : au cap Crozier (île Ross), une des plus grandes colonies de manchots Adélie : 150 000 couples reproducteurs (crédit : Jean-Louis Etienne).

Dans ce cadre, nous contribuons également à l’inventaire des manchots de l’île Ross, en coopération avec des chercheurs américains. Ceci complète celui qu’ils avaient réalisé en 2020. La rencontre avec ces chercheurs s’est faite à cap Crozier (île Ross, Figures 2 et 9). Cette opération a comporté un échange de protocoles et de logiciel entre les américains et notre ornithologue, Yves David, de France Nature Environnement. Il est spécialiste de l’avifaune de l’océan austral (notamment aux îles Kerguelen et Crozet). Des vols de drones, que maîtrisent parfaitement Yves David, sont prévus. Nous poursuivrons les inventaires d’avifaune à cap Adare puis aux îles Balleny, et même jusqu’à Dumont d’Urville (Figure 10). Ces zones n’étaient pas, jusqu’à présent, couverts par les chercheurs américains. A l’île Ross (Figures 2 et 10), ils opéraient avec des moyens lourds (hélicoptères) et sont très intéressés par l’utilisation de la Persévérance.

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Figure 10. De la mer de Ross à Dumont d’Urville (DDU) en passant par le cap Adare et les îles Balleny (d’après Google Earth). Manchots Adélie sur une plaque de banquise en dérive (Crédit : Jean-Louis Etienne).

3-En coopération avec d’autres chercheurs américains de l’université du Maine, nous participons à la validation des données du satellite PACE[17] (Plankton, Aerosol, Cloud, ocean Ecosystem), lancé par la NASA le 8 février 2024. Il étudie le phytoplancton des océans et les particules présentes dans l’atmosphère, afin de mieux comprendre les interactions entre atmosphère et océan. Dans le cadre du programme CALVAL (Calibration – Validation), au moment des coïncidences entre la fauchée du satellite et la route de Persévérance, les mesures de la « couleur » de l’océan à partir du satellite et dans l’océan sont comparées et les données satellitaires calibrées et validées.

PT : Quelles sont les perspectives du programme Southern Ocean 4 Seasons (SO 4S) ?

JLE : Ce projet est né de la nécessité de relever, tous les deux mois, les équipages à bord du Polar Pod. En attendant que le Pod soit opérationnel nous prévoyons d’utiliser Persévérance pour réaliser une radiale, continent – limite des glaces et ceci aux quatre saisons. C’est évidemment une opportunité unique car la plupart des campagnes océanographiques actuelles sont réalisées en printemps et à l’été austral. Nous envisageons l’implémentation de ce programme de Hobart (Tasmanie) à Dumont d’Urville.

PT : Quels messages majeurs voudrais-tu délivrer à la jeune génération ?

JLE :  Un message tout d’abord à destination des jeunes mais pas que…

Ma formation de médecin m’a incité à me mettre au service des autres. Tu as une envie, quelque chose qui te tient à cœur. C’est capital, c’est le moteur. Pour la réaliser, dans ta vie, il te faut du temps, du travail, de la persévérance. Tu rencontreras des difficultés, mais n’abandonne jamais !

Dans le contexte actuel du changement climatique, comme je le disais récemment aux élèves de l’Ecole des mines : il faut sortir des stocks et des flux d’énergie fossiles. Changer l’approche de la production d’énergie et mettre en œuvre les énergies renouvelables, c’est vital si l’on veut vraiment être efficace pour le climat.

[1] https://fondationtaraocean.org/

[2] https://www.polarpod.fr/

[3] https://www.musee-marine.fr/nos-musees/paris/expositions-et-evenements/les-expositions/perseverance-le-passage-du-nord-ouest-avec-jean-louis-etienne.html

[4] https://www.reperes-evolutiondumonde.fr/campagne-ross-sea-90

[5] Paul Tréguer. Trois marins pour un pôle. Editions Quae (2010)

[6] Vue empruntée à l’Atlas stratégique publié aux éditions Fayard en 1983.

[7] Paul Tréguer. Trois marins pour un pôle, éditions Quae (2010).

[8] Conflit entre le chantier Piriou de Concarneau et Ifremer.

[9] Ils consomment 20 à 22 tonnes de fuel par jour.

[10] https://www.cls.fr/

[11] https://www.adtn.fr/Perseverance/graph/

[12] INSYNC : Antarctica International Science & Infrastructure for Synchronous Observation, https://www.antarctica-insync.org/

[13] https://fr.wikipedia.org/wiki/Institut_d%27oc%C3%A9anographie_Scripps

[14] https://www.lemonde.fr/planete/article/2016/10/29/en-antarctique-la-mer-de-ross-sera-sanctuarisee_5022450_3244.html)

[15] CCMARLR Commission for the Conservation of Antarctic Marine Living Resources, https://www.unep.org/ccamlr-convention

[16]

[17] https://www.cite-espace.com/actualites-spatiales/pace-le-satellite-qui-va-surveiller-les-nuages-et-les-oceans/

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Figure 9. 13 février 2026 : au cap Crozier (île Ross), une des plus grandes colonies de manchots Adélie : 150 000 couples reproducteurs (crédit : Jean-Louis Etienne).

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